Samedi 9 mai 2009 6 09 /05 /2009 22:55

 

Le soleil ne se couchait jamais sur Byi'ar Ghitz; la luminosité diminuait sensiblement pendant un peu moins de six heures toutes les trente-deux heures environ, selon Bob. La plupart des humains réfugiés dans la Croûte en profitaient alors pour se regrouper et s'endormir les uns contre les autres. Au bout du quatrième jour de séjour forcé dans ce monde improbable, Antoine avait commencé à s'adapter à sa nouvelle réalité. La jeune femme rousse qui lui avait fait signe à son arrivée s'appelait Geena; elle lui avait tout de suite proposé son aide. Contrairement à ce qu'il avait d'abord cru, elle n'était pas humaine. Ses paupières internes de félidé et son impressionnante dentition aiguisée en étaient la preuve irréfutable. Sympathique mais réservée, elle lui avait expliqué les règles de base de la cohabitation entre les Byi'ariens et les voyageurs sans pour autant lui dévoiler sa propre histoire.

La Croûte était une excroissance nécrosée de Ghitz, perdue au milieu des pierres, et dans laquelle les Byi'ariens avaient aménagé un réseau de cavités. Humains et autochtones y vivaient en symbiose: les Byi'ariens, plus habitués à l'environnement, s'occupaient du ravitaillement. Les humains eux, leur enseignait leur savoir et leur racontaient ce qu'ils avaient vu au cours de leur voyages. Antoine doutait que les humains aux regards vides qu'il avait découverts à son arrivée eussent été capables d'une quelconque communication, mais force lui fut de constater qu'il avait tort. Les repas étaient frugaux: des racines et des feuilles provenant des arbres rouges, qu'Antoine ne parvenait pas à digérer correctement.

- Nous sommes presque tous passés par là, dit Geena comme il rendait son repas pour la nième fois. Je trouve que tu t'en sors très bien.

Avec une grimace de dégoût, il s'essuya la bouche et considéra la bouillie rouge infâme dans sa gamelle.

- Ne me dis pas que tu t'es résignée à rester ici jusqu'à la fin de tes jours, dit-il, révolté. Il doit exister un moyen pour nous tous de quitter Byi'ar Ghitz vivants.

Elle lui adressa un sourire indulgent.

- Ne rêve pas, dit-elle de sa voix grave. Tous ceux qui ont essayé de partir par leurs propres moyens ont fini dans le ventre de Ghitz ou bien sont morts en ouvrant le passage pour d'autres.

- Pour d'autres?

Geena jeta un regard prudent autour d'eux avant de poursuivre:

- Les Byi'ariens ne sont pas plus heureux que nous ici. Pourquoi crois-tu que Bob traînait près du passage quand tu es arrivé? Ghitz ne fait aucune différence entre les humains, les Byi'ariens et les autres : elle avale tout ce qui la réveille. Et le passage se trouve justement en elle. Pourtant, tous les jours, des sentinelles surveillent l'entrée de ce monde et accueillent les voyageurs, au risque de se faire gober. Les voyageurs avertis peuvent compter sur leur aide, mais les autres sont directement amenés ici.

- C'est ce qui t'est arrivé? Demanda Antoine.

D'un geste de la main, Geena éluda la question.

- Là où ça devient malsain, c'est que les Byi'ariens aussi voudraient bien se tirer de ce trou merdique, continua-t-elle. Et eux aussi, ils ont besoin de payer l'ouverture du passage avec une vie. Ils sont déjà presque éteints: ils n'envisagent même pas de sacrifier un byi'arien sur deux pour le voyage. En revanche, les humains...

Antoine sentit ses poils se dresser sur sa tête et ses poils se hérisser. Geena le regardait tranquillement, comme si la perspective de mourir sacrifiée pour l'ouverture du passage ne lui faisait ni chaud ni froid.

- Ne panique pas, dit-elle. Les Byi'ariens sont courtois et aussi bienveillants que possible : ils ne sacrifient que les volontaires. Certains d'entre nous sont là depuis très très longtemps. J'ignore comment ils supportent d'être prisonniers de ce monde hostile, mais ils s'accrochent à la vie, jour après jour, et ils transmettent généreusement leurs connaissances. Ceux qui craquent brusquement se lèvent un jour prennent leurs jambes à leurs cous et finissent dans les entrailles de Ghitz; ceux qui ont senti venir leurs limites demandent poliment à prendre congé. Les Byi'ariens désignent alors entre eux celui qui va pouvoir profiter de ce ticket providentiel pour un monde meilleur, et nous ne les revoyons plus jamais.

Choqué, Antoine la fixait, la main sur la bouche, figé de stupeur.

- Regarde, ajouta-t-elle.

Elle se leva et fit un signe à un Byi'arien qui traversait le hall, chargé de branches aux feuilles écarlates.

- Je suis un être uniquement carnivore, déclara-t-elle. Je ne pourrai plus supporter de manger encore une seule de ces feuilles. Je demande à prendre congé.

Pour illustrer ses paroles, elle inséra deux doigts dans sa bouche et en retira une canine sanglante, qu'elle n'avait manifestement pas eu de difficulté à enlever. Le croc, qu'elle tendit à Antoine, avait la taille de son pouce. Il le prit dans sa paume et referma les doigts en tremblant.

- Je suis arrivée ici comme toi, par malchance, lui dit-elle. Je ne savais rien des voyages: dans mon monde, je suis une tueuse à gages entraînée et on m'a envoyée ici pour y mourir. Mais j'ai un petit conseil pour toi, humain: ne te résigne jamais aux choix que les autres ont fait à ta place. Tâche donc d'inverser les rôles. Qui sait, peut-être nous reverrons-nous dans un autre monde?

Le Byi'arien avait appelé ses congénères, qui s'étaient rapprochés de Geena. Antoine voulut dire quelque chose mais elle l'arrêta. Le regard de carnassier et le clin d'œil qu'elle lui lança le surprirent, mais il obéit.

Après qu'elle eut quitté les lieux avec l'élu des Byi'ariens, il rouvrit la main et considéra le croc longuement. Lorsque les humains se couchèrent pour profiter de la baisse de la luminosité, il ne put fermer l'œil: il ne pouvait pas rester là à attendre d'avoir envie de mourir! Il avait une vie, une famille! Il devait forcément y avoir un moyen pour quitter ce monde indemne, mais lequel? Plusieurs jours passèrent, pendant lesquels il lutta obstinément contre le désespoir, et c'est en se blessant par inadvertance avec le croc de Geena que la lumière se fit soudain dans son esprit.


La suite à la prochaine connexion (si, si, promis!)


KAB

Par Kim Ann Burden - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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