Antoine n'avait pas revu Bob depuis son arrivée à la Croûte, mais dès qu'il montra les premiers signes de dépression, celui-ci se trouva disponible pour l'aider à se changer les idées. La mort de Geena et la perspective de rester prisonnier de ce monde hostile jusqu'à la fin de ses jours, lui donnaient souvent le même regard vide que les autres. A présent qu'il savait comment s'ouvrait le passage et ce que cela coûtait, il n'abordait plus le sujet. Bientôt, il fut si désespéré que la présence de Bob elle-même ne suffit plus à le distraire: il se levait alors sans rien dire à personne et allait errer dans les étendues de pierres. Lorsqu'il se leva à son tour pour demander à prendre congé, ce fut Bob lui-même qui l'accompagna.
Durant le trajet dans les plaines pierreuses, Antoine ne prononçait pas un mot, en dépit des sollicitations de Bob, mais dès qu'ils arrivèrent sur Ghitz, il se mit à pousser de longs soupirs à fendre l'âme. Arrivés devant le passage, Bob le considéra un instant avant de lui adresser la parole.
- Tu peux encore renoncer, déclara-t-il.
- A quoi ça m'avancerait? Rétorqua Antoine.
Les mandibules de Bob cliquetèrent.
- Vous, les humains êtes bien surprenants, dit-il. Certains d'entre vous sont ici depuis si longtemps que nous ne nous souvenons plus d'avoir vécu sans eux. D'autres renoncent à la vie au bout d'un temps si court qu'il nous semble qu'elle n'a aucune valeur pour eux. Notre peuple est arrivé ici par erreur, et depuis des siècles nous cherchons sans relâche le moyen de quitter tous ce monde ingrat. Cela mettra beaucoup de temps, mais un à un, nous y parviendrons et nous serons heureux de retrouver nos frères.
Le bassin d'eau sombre et visqueuse luisait à la lumière du soleil. Antoine sentit son cœur battre plus vite: il allait enfin pouvoir mettre un terme à son séjour forcé.
- Ta vie va me permettre d'ouvrir le passage, reprit Bob. Je te remercie pour ce sacrifice.
Ils s'approchèrent tous les deux du bassin, Antoine légèrement en retrait.
- Pourquoi toi et les tiens ont-ils été envoyés ici? Demanda-t-il.
Bob tourna le dos au bassin pour lui répondre;
- Nous étions dans un monde parfait pour nous: Hellek. Nous ne manquions de rien et nous étions un peuple pacifique. Mais il existe dans les autres mondes comme dans celui des humains des peuples qui ont toujours soif de conquêtes et de soumission. Nous ne connaissions rien des passages, mais un jour nous avons été envahis et déportés ici. Nous n'avons jamais revu ceux qui ont eu la possibilité de partir, mais j'espère vivement qu'ils ont pu s'en sortir.
- C'est tout de même horrible de devoir sacrifier des vies pour emprunter les passages, dit Antoine d'une voix tranquille.
- Oui, ça l'est, répondit Bob. C'est pourquoi nous attendons d'avoir des volontaires plutôt que des otages. Je te remercie encore de...
Bob se tut soudain. Ses mandibules claquèrent et Antoine vit ses quatre bras se raidir. Au même moment, il lança un violent coup de pied dans le dos de la créature, qui vacilla et tomba dans le bassin mortel en hurlant. A sa grande surprise, un maelström puissant mais contenu se creusa au milieu de la surface liquide et engloutit le Byi'arien dont les cris déchiraient l'air. Le sol sous les pieds d'Antoine se mit alors à trembler: Ghitz se réveillait. D'un bond, il se plaça sur le bord du bassin, et se retourna avec précaution pour regarder la terre se fissurer autour du passage. Un souffle tiède et fétide s'échappait de la terre, chargée de relents putrides.
Derrière lui, le liquide dans le bassin s'était mis à bouillonner comme la première fois, dans la cave infâme de l'agent de voyage. Comme il se retournait pour sauter dans le passage ouvert, il vit un amas de chair et d'os de l'autre côté du bassin, et que Ghitz engloutissait lentement. Alors il se souvint de l'horrible vision de son premier voyage, un amas de chair et d'os identique, qui témoignait du sacrifice qu'il avait fallu accomplir. Les mains sur la bouche pour retenir une nausée soudaine, il bondit.
la suite à la prochaine connexion!
KAB
Les textes publiés sur ce blog sont de ma création. Bien entendu, toute ressemblance avec d'autres fictions, des faits ou des personnes réelles est tout à fait fortuite.