Vendredi 5 juin 2009 5 05 /06 /2009 08:36

 Le choc les cloua au sol, hébétés, pendant une minute, puis Persius se releva en titubant.

- Au nom de ma mère, Ruir, tu n'es qu'un imbécile! Cria-t-il à l'adresse de la brute.

Reprenant peu à peu ses esprits, Antoine reconnut la créature qui leur faisait face: c'était une chose comme cette espèce de rocher vivant qu'ils avaient vu dans un champ en chemin, et qui gobait tout ce qui passait à proximité. Antoine décida qu'il s'agissait d'un ogre de pierre. Visiblement, cette créature ne parlait pas le français, mais une forme de communication opérait entre lui et Persius: grondements et injures fusaient à qui mieux mieux, attirant l'attention de la foule. A la fois inquiet et curieux, Antoine tapota l'épaule de son compagnon de voyage pour lui rappeler sa présence.

- Ruir est légèrement contrarié parce que je lui ai jeté un sort affreux la dernière fois que nous nous sommes croisés, expliqua Persius. Tu te rappelles le passeur? Eh bien, je lui ai jeté le même sort, en moins puissant.

Intrigué, Antoine observa la créature.

- Il n'a pas de peau, fit-il remarquer.

- Il perd de la pierre, répliqua Persius d'un ton sec.

L'ogre s'était remis à gronder et Antoine évita de justesse une nouvelle claque sifflante. D'un signe, Persius lui indiqua de se boucher les oreilles, puis courut vers un étalage proche couvert de cruches en terre cuites. Il en saisit une au hasard, qu'il brisa sur le sol, répandant un liquide clair, dans lequel semblait avoir trempé un être vivant. Il se déchaussa ensuite rapidement et posa le pied sur le sol mouillé. Les témoins de la scène poussèrent alors de grands cris et la plupart s'enfuit en courant, tandis que ceux qui avaient des mains parurent boucher ce qui ressemblait à leurs oreilles. Dans son ébahissement, Antoine n'avait pas fini son geste. Il le regretta amèrement: Persius ouvrit largement la bouche et un long cri perçant déchira l'air. Ce cri se répercuta sur tous les objets qui l'entouraient, créant des échos désordonnés semblables au wah-wah d'une guitare électrique. Antoine entendit un craquement lugubre, et crut un moment que son crâne venait d'exploser, mais à sa grande surprise, le colosse de pierre se mit à vibrer de manière spectaculaire et son grondement eut une intonation qu'Antoine n'eut aucun mal à identifier comme de la douleur. Lorsque le cri cessa, il s'écroula lourdement et on n'entendit plus de lui qu'un faible râle. Alors Persius se rechaussa, et mit à parlementer avec la créature propriétaire de la cruche brisée, dont la pâleur effrayante rappelait la mort. Les curieux reprirent leurs allées-et-venues; le colosse restait là, terrassé.

- Bienvenue dans le monde de la magie, dit Persius en revenant vers Antoine.

Des gardes firent soudain leur apparition, engageant le magicien dans une discussion animée. Bien qu'il tendît l'oreille, Antoine se rendit rapidement compte qu'il ne comprenait plus ce que les gardes disaient. Croyant à une illusion auditive, il se rapprocha, mais les gestes dissuasifs de Persius et les regards menaçants des chimères le firent changer d'avis. Lorsqu'il vit Persius enchaîner plusieurs signes de la main et qu'il comprit une bribe du discours, tout devint soudain clair dans son esprit.

- Super, bienvenue dans le monde de la magie! Murmura-t-il pour lui-même avec amertume.

Lorsqu'il avait passé la porte, il ne s'était pas attardé sur la facilité avec laquelle il avait compris les propos des gardes. Les Byi'ariens avaient bien appris plusieurs langues auprès des voyageurs qu'ils avaient accueillis, alors envisager que toutes les créatures de tous les mondes auraient pu faire de même lui paraissait logique. A aucun moment, il n'avait soupçonné être sous le contrôle de Persius, dont la magie lui permettait même l'accès à la perception d'un autre. Un sentiment de méfiance monta en lui: à quoi d'autre Persius avait-il accès en lui? Tout en lui étant reconnaissant de l'initier au voyage entre les mondes, il ne pouvait s'empêcher de redouter cet être plus puissant que lui, et dont il découvrait un à un les pouvoirs spectaculaires.

Autour de lui, les clients surréalistes du marché se penchaient sur les étalages, entraient dans les tentes et discutaient avec les marchands de toutes formes. Une femme rousse lui fit signe, depuis l'entrée d'une tente. Son visage décidé lui rappela Geena, croisée chez les Byi'ariens, mais elle avait des yeux vides, sans pupille. Se traitant mentalement un froussard, Antoine se dirigea vers elle, les poings serrés, les paumes moites. Elle lui sourit, dévoilant une rangée de dents pointues qui raidirent sa démarche aussitôt, mais il n'osa pas faire demi-tour et pénétra sous la tente. De l'intérieur, elle paraissait bien plus haute et spacieuse, et surpris d'y trouver des meubles bas, il songea qu'il était à nouveau le jouet d'une illusion. La marchande prononça plusieurs paroles sifflantes qu'il ne comprit pas, puis elle se mit à faire des gestes confus. Comme il ne comprenait toujours pas ce qu'elle tentait de lui dire, elle montra du doigt une table basse couverte d'objets divers et indiqua le sommet de la tente. Blasé, Antoine haussa les épaules et la regarda soulever le meuble sans même le toucher. Ensuite, elle se frappa la poitrine et d'un geste gracieux lui tendit la main comme si elle lui présentait un trésor. S'avançant un peu, elle toucha alors doucement sa poitrine et saisit sa main, dont elle isola l'index, et qu'elle fit mine de piquer avec une aiguille invisible, avant de lever son propre index. Tout d'abord, Antoine eut du mal à interpréter le message de la jeune femme, mais au bout de la quatrième fois, il sourit et hocha la tête. La marchande lui rendit son sourire et prit sa main dans la sienne. Antoine se se sentit alors quitter le sol, en même temps qu'un frisson étrange le parcourait. Il tremblait et ses poils se hérissaient sur sa peau, pourtant c'était une douce sensation de bien-être qui l'étourdissait un peu. Sa vue se brouilla, et il entendit le bruit d'une aspiration brutale autour de lui. Lorsqu'il put voir clair à nouveau, il était dehors, la main tendue dans le vide, la paume sanglante. Il n'y avait plus aucune trace de la tente ni de la marchande. Sa chair lui faisait mal: il n'avait donc pas rêvé. Nerveusement, il tendit sa main intacte vers un coffre au pied d'un étalage d'armes à lames ondulées, se concentra, jura; rien n'y fit. Contrarié, il se tourna alors vers Persius et les gardes, et au moment où sa main se souleva à nouveau, le magicien décolla de vingt centimètres du sol avec un cri de surprise. Paniqué, Antoine interrompit brutalement son geste, et le magicien tomba le nez dans la poussière.

- Antoine, appela-t-il d'un ton menaçant, en se relevant. Dis-moi que ce n'est pas toi qui a fait ça...

Il s'approcha à grands pas. Il fixa le sceau sur son front et l'examina longuement, puis il saisit ses deux mains et jura.

- Quel idiot! Cracha-t-il en rejetant la main sanglante d'Antoine. Je t'avais dit de ne parler à personne! Où est l'escroc qui t'a vendu ce pouvoir?

Antoine indiqua l'endroit vide où s'était trouvé la tente.

- Disparu, bien sûr! S'écria Persius. Est-ce que tu sais seulement ce que tu viens de faire?

Antoine hocha la tête avec un sourire triomphant.

- J'ai acheté le pouvoir de télékinésie avec un peu de sang, répondit-il avec suffisance.

Persius lâcha un nouveau juron.

- Ici, le sang a une valeur particulière, expliqua-t-il. Tu connais « Faust », l'opéra?

Le sourire d'Antoine se figea. Persius hocha la tête et soupira.

- A présent, il y a quelqu'un qui se balade entre les mondes avec la signature de ton être, continua-t-il. Il pourra payer n'importe quel contrat avec ton âme.

- Je... Je ne suis pas croyant, répliqua Antoine.

- Il ne s'agit pas là de croyance, dit Persius tranquillement. Il s'agit de pouvoir...


La suite à la prochaine connexion!

KAB

 

Par Kianbu - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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