Avec amertume, le paysan Maergor regarda sa femme épuisée et ses enfants, plongés dans le sommeil apaisant
de la faim. Même les cris perçants de leur petite sœur ne parvenaient pas à les troubler. Hors de la grotte où vivait pauvrement sa famille depuis deux générations, le soleil jaune commençait à
briller avec éclat, éclipsant le soleil rouge de sa lumière, et les plantes luxuriantes se mouvaient doucement au gré du vent. Juché sur une pierre à l'entrée de la grotte, un énorme varan
à la peau noir bleuté se prélassait au soleil. Le reptile tourna lentement la tête vers le paysan qui baissa aussitôt les yeux.
Avant de le rencontrer en personne, il n'avait jamais cru une seule des légendes et des mythes qui circulaient autour du sorcier Gorymad, l'un des plus puissants magiciens de la Terre des
Falaises, que l'on avait nommée ainsi à cause de ses hauteurs abruptes et vertigineuses au-dessus de la mer. C'était une belle terre, riche et harmonieuse, où les habitants vivaient, à l'instar
du paysan, dans des grottes aménagées, ou dans des maisons en pierre et en roche taillées, pour les plus riches. Dans cette contrée verdoyante et généreuse en poisson, il n'y avait pas de roi,
comme cela était le cas dans les régions plus lointaines. En revanche, chacun veillait à s'attirer les bonnes grâces des puissants sorciers de la région en se soumettant à leurs exigences.
Cinq jours plus tôt, Gorymad était venu leur rendre visite, au lever du soleil rouge, vêtu de son manteau noir, son visage masqué par une longue capuche qui laissait entrevoir quelques
mèches de ses longs cheveux noirs aux reflets bleus. Comment avait-il su ? On disait de Gorymad qu'il était juste et bon, et qu'il aidait ceux qui l'appelaient au secours avec beaucoup de
générosité. Pourtant, dès qu'il l'avait vu, le paysan avait senti son sang se glacer dans ses veines. En entendant sa voix sifflante, les enfants s'étaient blottis les uns contre les autres,
apeurés. Le paysan avait pris la main de sa femme et baissé la tête à la vue de la peau bleuâtre de son visage, ses lèvres violacées et ses dents pointues. Dans un sifflement lugubre,
Gorymad avait éclaté de rire. Sans prendre la peine de se présenter, le sorcier lui avait proposé un marché terrible, dans lequel il avait vu le seul moyen de garantir la survie de toute sa
famille. C'est ainsi qu'ils avaient su que la femme attendait une fille, et Maergor, qui avait une préférence pour les garçons robustes et à même de travailler durement la terre, avait pris ce
qui lui avait semblé une bonne décision. Avec un petit rire sinistre, Gorymad s'était alors changé en varan devanteux avant de disparaître furtivement entre les arbres. Puis, le jour de la
délivrance était arrivé.
Délaissant sa forme monstrueuse, Gorymad s'approcha lentement de la femme pour prendre le bébé qu'elle mettait enfin au monde. C'était une petite fille aux cheveux violets comme la mer sous
le soleil rouge, et la peau orangée comme la lumière des deux soleils dans un même ciel. Son aspect inhabituel remplit ses parents de crainte. En la voyant, le sorcier poussa un soupir
d'extase.
- Mépriser un tel être est une insulte à l'univers, déclara-t-il. Vous, les paysans, êtes bien ignorants.
Sur ces mots, il ouvrit son manteau et y abrita l'enfant.
- Je dois l'allaiter, murmura la femme.
Gorymad ricana.
- Femme, cette petite n'a jamais été ton enfant, dit-il en disparaissant comme par enchantement.
Lorsque plusieurs jours plus tard, Maergor se rendit au marché de Taeznaï, il entendit les habitants raconter un prodige qui le laissa pensif: au moment où naissait sa fille, le soleil rouge et
le soleil jaune s'étaient miraculeusement unis, inondant le ciel d'une couleur orangée. A tous ceux qui demandèrent des nouvelles de son enfant à naître, il répondit qu'il était mort-né.
KAB
Les textes publiés sur ce blog sont de ma création. Bien entendu, toute ressemblance avec d'autres fictions, des faits ou des personnes réelles est tout à fait fortuite.