Jeudi 11 juin 2009 4 11 /06 /2009 13:23

 

Pendant plusieurs secondes, Antoine ne sut que penser. Doutant de la pertinence même du concept de l'âme, il ne voyait pas vraiment en quoi il devait se sentir menacé. Il se retint pourtant de hausser les épaules, tant le regard désapprobateur de Persius l'intimidait. Au bout d'un long silence, Persius poussa un long soupir blasé.

- Rappelle-toi que nous ne sommes plus dans le monde des humains, dit-il en l'entraînant vers un coin discret. Ici, il n'y a pas de passeport, pas de carte d'identité, pas d'empreinte ADN... Un rien te représente et te trahit: ton nom, ton souffle ou une goutte de ton sang. Tu n'as jamais donc entendu parler des rebouteux, des gris-gris ou bien des jeteurs de sorts?

Antoine secoua la tête. A nouveau, Persius lui fit un sourire charmeur, et tout en pensant que finalement, ce devait être un tic, il y répondit par un sourire crispé.

- Il est sans doute trop tard pour toi maintenant, mais sache qu'ici, au lieu d'utiliser du gel coiffant pour se faire beau, on jette un sort à sa chevelure pour qu'aucun cheveu ne tombe dans une main ennemie, expliqua Persius d'un ton docte. On ne laisse pas traîner ses affaires personnelles, on ne crie pas le nom des gens qu'on connaît à tue-tête; et sous aucun prétexte on ne donne une larme ou une goutte de sang. Tu t'apercevras que personne ne crache par terre, ici. Sauf les gros rustres comme Ruir.

Le colosse se relevait lentement, perdant ici ou là de petites pierres. Ils échangèrent de sparoles hargneuses et Persius lui fit un gracieux doigt d'honneur.

- Je vais te raconter une mésaventure qui m'a guéri de toute naïveté à ce sujet, reprit-il avec bonne humeur. J'avais dix ans, et je vivais auprès de gens qui n'étaient pas ma famille, mais qui avaient pour mission de m'éduquer. J'étais déjà un peu doué en magie, et je n'écoutais jamais les conseils de mes aînés. Une prêtresse novice de je-ne-sais-quel dieu est venue un soir nous rendre visite. et j'ai été mal inspiré de me moquer d'elle ouvertement. Elle ne s'est pourtant pas énervée, et plus tard, elle m'a demandé de la laisser me peigner avant mon coucher. J'étais vaniteux, j'ai accepté. Le lendemain, elle est partie en me disant au revoir avec une telle chaleur que j'ai cru qu'elle m'avait pardonné. Deux demaines plus tard, une douleur insupportable me réveille au milieu de la nuit. Mes cheveux restent sur l'oreiller quand je me lève, et les draps collent à ma chair dont la peau se détachent doucement. Heureusement, mes proches ont protégé ma vie et la magie qui m'habite a atténué l'impact du sort. En revanche, les contre-sorts et les supplications n'ont rien fait pour me débarrasser de ce cadeau empoisonné. Le sort de l'Ecorché est terrible de ce point de vue: celui qui l'a reçu peut le transmettre, mais pas l'annuler; car seul le jeteur de sort initial peut mettre fin à la malédiction. C'est un peu comme le châtiment de la lèpre dans la Bible. Tu connais?

Antoine secoua la tête, ahuri.

- Je l'ai croisée bien des années plus tard, reprit Persius avec un soupir. Pour amoindrir les effets que la malédiction avait sur elle, elle avait pris la forme d'un serpent, une bête dont j'ai horreur d'ailleurs. Elle m'a reconnu à mes cheveux, et malgré toute ma colère, je ne pouvais pas lui en vouloir de m'avoir fait goûter à son malheur. En ce qui te concerne, il ne fait aucun doute que tu es tombé sur un trafiquant d'âmes.

Un frisson d'angoisse parcourut Antoine à l'idée de s'être exposé à un tel traitement, et il n'osait en imaginer de pire.

- Les autres marchands savent peut-être quelque chose à son sujet, demanda-t-il.

Avec un petit hochement de tête, Persius l'entraîna avec lui vers les étalages avoisinants. A nouveau, il lui permit de comprendre les échanges, mais personne ne semblait avoir d'information sur la marchande rousse. Au moment de renoncer, Persius invoqua un garde, à qui il raconta toute l'affaire. La chimère fit alors part d'un incident qui avait impliqué la fameuse marchande et un de ses clients, le jour-même. Les protagonistes s'étaient affrontés à l'arme blanche, et le client avait arraché une manche de l'habit de la marchande. Complaisant, le garde leur montra les deux sceaux. Antoine n'y vit aucune différence, mais le magicien parut contrarié.

– Pourquoi le sceau de la marchande est-il incomplet? Demanda-t-il à la chimère. Je ne pourrais même pas l'utiliser pour un sort de localisation.

- Sa forme ne laissait pas transparaître clairement ses pouvoirs, répondit la créature avec une courte hésitation.

- Pourtant vous m'avez obligé à changer de forme à l'entrée, objecta Persius, les sourcils froncés.

- Tu sais bien que nous avons des instructions particulières te concernant, Persius-ga-Sulok, répliqua la chimère avec un regard entendu.

Persius plissa les yeux, arrêtant d'un signe la question qu'Antoine s'apprêtait à formuler. Son visage avenant s'était contracté dans une expression de colère retenue. Sans un mot, il prit le sceau du client mécontent et tourna les talons.

- Je n'ai pas tout compris..., risqua Antoine en le suivant.

- Les femmes sont imperméables à la vue magique des chimères, expliqua Persius. Cette marchande le savait et n'a laissé aucune trace derrière elle. Nous allons devoir interroger le client avec qui elle s'est battue.

Ils quittèrent le marché, au grand regret d'Antoine qui, fasciné, sursautait d'horreur et de surprise devant presque tous les étalages. Bien entendu, il essaya plusieurs fois de déplacer quelques objets à distance, en se réjouissant de posséder ce pouvoir. Tout en lui jetant des regards désapprobateurs à chaque fois qu'il en faisait usage, Persius lui expliqua le plan qu'il avait en tête: il fallait obtenir du client tout ce qui aurait pu garder une empreinte de la marchande, la localiser et la forcer à rendre l'âme avant qu'elle n'ait eu le temps d'en faire usage. Dès qu'il furent à bonne distance, Persius posa le sceau par terre et étendit les mains au-dessus. Intrigué, Antoine l'observa avec attention pendant qu'il se concentrait; il avait repris sa forme féminine, son visage était détendu... Soudain, le temps et l'espace se figèrent. Il le sentit à la façon précise dont il perçut chaque son, chaque mouvement. La brise elle-même semblait s'être arrêtée. Luttant contre la lourdeur inexplicable qui engourdissait son corps entier et son esprit, il porta toute son attention sur le magicien. Le sceau lévitait à présent entre le sol et ses mains, baigné d'une lumière terne diffuse. L'aspect de Persius elle-même avait changé : ses longs cheveux noirs flottaient de manière surréelle autour de son visage aux yeux fixes. Antoine frissonna, mais même son tremblement lui sembla dilué, retenu par l'atmosphère magique. C'est alors qu'il entendit des murmures indistincts, comme si plusieurs personnes se disputaient la parole à voix basse. Jetant un regard à Persius, il se rendit compte que ses lèvres articulaient des paroles, dont il n'était sans doute ni le destinataire, ni le témoin, puisqu'il ne comprenait rien. Incapable d'évaluer, même approximativement, la durée du phénomène, il fut surpris de le voir s'arrêter tout d'un coup; cependant, il retrouva avec plaisir la liberté de ses mouvements et le doux rythme de la nature. Persius, quant à elle, semblait préoccupée.

- Je n'aime pas la tournure que prennent les choses, déclara-t-elle en ramassant le sceau, qu'elle fourra dans un pli de son sari. Le client était un démon exécuteur de basse caste, c'est-à-dire pas très puissant, mais s'il décide de nous ennuyer, nous aurons les Enfers au train toute notre vie, et elle en sera évidemment fort raccourcie...

Blasé, Antoine ne l'était pas encore, mais en entendant parler de démon et d'enfer, il souleva à peine les sourcils.

- Bienvenue dans le monde de la magie, hein? Dit-il, railleur.

- Tu n'avais qu'à te tenir tranquille, comme je te l'avais dit! Répliqua Persius.

Là-dessus, elle lui lança une oeillade charmeuse et s'approcha de lui pour le prendre dans ses bras. A présent qu'il connaissait un peu mieux son compagnon de voyage, Antoine se laissa faire sans protester. Alors qu'il savait que son âme était exposée et qu'ils allaient à la rencontre d'un démon, une seule question lui brûlait les lèvres:

- A ta naissance, tu étais une fille ou un garçon?

Avisant l'expression fort agacée de Persius, il n'insista pas.


La suite à la prochaine connexion!

KAB

 

Par Kianbu - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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