Une escale à Shalah était nécessaire pour pratiquer un sort de localisation sur l’étoffe de la marchande : Persius les emmena dans un lieu désert, sur les rives pierreuses d’un long cours d’eau tranquille. Allongé sur les cailloux, affamé et fatigué, Antoine restait pensif, tandis que Persius accomplissait sa routine magique.
L’effet du charme obsédant de Ceta s’était estompé ; il se voyait à présent dans une situation qui n’avait rien à voir avec le plaisant projet de découverte de mondes improbables auquel il avait souscrit en suivant le magicien. Tout d’abord, il se sentait piégé par la complexité de son compagnon de voyage : s’il avait pu s’habituer à ses changements de sexe, il lui était beaucoup plus difficile d’envisager qu’il fût l’hôte de son propre père. Bien sûr, il connaissait la trinité chrétienne et il avait entendu parler de mythologies diverses du même genre. Cependant, il n’avait jamais imaginé une seconde qu’un tel concept pût être réel. Ce qui s’en rapprochait le plus dans le monde des humains restait la schizophrénie, mais pour lui, les règles définissant la réalité avaient fortement changé entretemps... L’espèce d’omnipotence qui caractérisait la magie et son environnement, et dont il s’était émerveillé dans les premiers instants, étaient pour lui désormais une cause de stress et d’anxiété ; la magie telle qu’il la voyait avait quelque chose de rude et de cruel. Une enfant si jeune telle que Temer se donnant les moyens de mettre à mort des adultes, des voyageurs sans scrupules sacrifiant des vies pour parcourir les mondes, des voleurs d’âmes dépouillant les imprudents, l’incroyable sort de l’Ecorché… Tout cela était si loin de la vie réglementée et aseptisée qu’il connaissait avant ! Le temps, l’espace, les valeurs variaient selon les mondes ; lui-même se sentait changer face à ces nouvelles lois. N’avait-il pas été le témoin commode d’actes cruels ? Et avait-il pour autant refusé de continuer cette expérience ? Machinalement, il caressa son morceau de chair d’argile. Athée, il n’avait jamais accordé d’importance à son âme, jusqu’au moment où il l’avait perdue. Et à présent, pourquoi la cherchait-il, alors que les obstacles s’alignaient sur sa route ? N’était-ce pas Persius qui avait insisté pour la récupérer ?
Jetant un coup d’œil furtif au magicien concentré sur le sort, il se demanda si celui-ci avait accès à ses pensées. Il avait hâte de récupérer son âme, puisque c’était la raison pour laquelle ils se donnaient tant de mal, pour pouvoir enfin lui signifier son congé. Ce que Temer et Ceta avaient trahi de sa personnalité ne le rassurait pas, et il commençait à craindre pour lui-même à ses côtés. L’image de la bouche démesurée lui revint à l’esprit, il ne put réprimer un long frisson. Comment un tel fait était-il possible ? Il envisageait très facilement que l’on puisse gober une mouche, une tomate cerise ou un morceau de viande, mais un être vivant de la taille d’un homme ? Bien entendu, il s’agissait de magie, mais où allaient donc toutes ces créatures ? Même les esprits gloutons dans les animations de Hayao Miyasaki finissaient par avoir l’air ballonné après leurs orgies! L’absurdité de sa comparaison le divertit un peu, mais rapidement, il redevint sérieux. Pourquoi Persius lui avait-il caché l’ambiguïté de sa personne ? Jusqu'où pouvait bien le pousser l'influence de son père? Quant à Ceta, il ne faisait aucun doute qu’elle l’avait ensorcelé par ses charmes. Était-il donc tenu de respecter ses engagements ?
- Quels engagements, petit cachottier ?
Il tressauta et se leva, brutalement tiré de ses pensées par la voix moqueuse du magicien, qui se tenait soudain près de lui.
- Tu pourrais respecter mon intimité ! maugréa Antoine en se redressant.
Avec un haussement d’épaules, et son sourire charmeur habituel, Persius éclata d’un rire clair.
- Tu ne peux avoir aucune intimité en ma présence, répliqua-t-il en pointant du doigt la poitrine rafistolée.
Ses yeux rétrécirent brusquement.
- A moins que quelqu’un ne se donne la peine de te soustraire à mon influence, ajouta-t-il lentement.
Un silence pesant s’installa entre eux, que le magicien rompit en claquant des mains, le faisant sursauter à nouveau.
- Tu as peur de moi, je le vois, dit-il, luttant visiblement contre un fou rire. Sache que tu n’as rien à craindre. Je te l’ai déjà dit : je n’en ai ni après ta vie, ni après ton âme.
Le visage détendu et souriant, il lui tendit la main.
- Cette fois-ci, nous allons à Irg, annonça-t-il. Je sens que ce monde-là va te plaire…
- Pourquoi, il y a des buffets gratuits à volonté ? demanda Antoine d’un ton aigre. Depuis combien de temps voyageons-nous ? J’ai l’impression que cela fait une éternité que nous sommes partis !
Persius fit une moue contrariée.
- Excuse-moi, c’est ma faute, je te déplace de monde en monde sans m’inquiéter de ta forme, reconnut-il en hochant la tête. Comme je te l’ai dit, l’échelle du temps est différente selon le monde que nous traversons. Nous sommes arrivés à Shalah il y a un peu plus de onze heures. Dans le monde des humains, cela doit faire près d’un an et demi que tu as disparu. Et les heures que nous avons passées à rechercher Temer n'ont paru que quelques secondes au démon Illyerks. Quand on n'est pas habitué, il est normal de sentir déboussolé.
Incrédule, Antoine dévisagea le magicien, en quête de la moindre étincelle d'amusement dans son regard, mais il paraissait parfaitement sérieux. Il accusa alors le coup et dut s'asseoir pour reprendre ses esprits.
- Un an et demi? Répéta-t-il, en secouant la tête. Ils doivent penser que je suis mort! Et j'ai manqué tous mes examens...
Il jeta un regard perdu au magicien, qui haussa les épaules avec un sourire poli.
- Bon, on y va?
Sa colère et son amertume contenues, Antoine acquiesça. La magie les emporta dans un éclat de lumière, et les déposa... dans le vide. Le temps de se rendre compte de la situation délicate dans laquelle ils se trouvaient tous les deux, ils ne produisirent pas le moindre son, puis la chute rapide leur redonna la voix. Tandis qu'Antoine lâchait un chapelet d'injures et de jurons, le cœur au bord des lèvres, Persius poussait un long cri de joie. Ils se trouvaient au milieu du vide, dans une sorte de puits gigantesque aux parois rouges de la même apparence que celles de l'antre d'Illyerks, et dont ils n'apercevaient aucune issue, ni sous leurs pieds, ni au-dessus de leurs têtes, tant il était long. La descente semblait sans fin, sans aucun obstacle pour la ralentir.
- Alors, ça te plaît? Cria le magicien avec un plaisir évident.
Les fesses serrées, luttant pour ne pas se laisser aller dans son pantalon, Antoine fit une grimace digne des démons les plus hideux des Enfers.
- Rabat-joie, soupira le magicien.
Aussitôt, la vitesse de leur chute diminua et Antoine vit apparaître sous leurs pieds une sorte de pavillon rond flottant dépourvu de toit, mais arborant huit colonnes fines, soutenant des poutres disposées en forme d'octogone. Un guéridon et deux chaises trônaient au centre du pavillon, avec de la nourriture et de l'eau. Ils se posèrent doucement, Antoine se rua vers la table mise pour un seul couvert.
- Je suppose que c'est pour moi? Demanda Antoine en se servant un verre d'eau d'une cruche artisanale.
Il n'attendit pas la réponse du magicien pour s'empiffrer : du bœuf en sauce, du poulet frit, des haricots et du riz se trouvaient sur la table, dégageant un fumet alléchant.
- Je croyais que je goûterais les mets du coin, plaisanta-t-il en enfournant un gros morceau de viande, qu'il se mit à mâcher bruyamment.
Les lèvres de Persius s'étirèrent en un sourire sarcastique.
- Tu me rediras ça quand tu auras vu la nourriture locale, répondit-il avec un air mystérieux. En ce qui me concerne, je suis déjà tombé dans le panneau une fois, et je ne souhaite cette infamie à personne.
Soudain, le stress de la chute, qu'Antoine n'avait plus ressenti après avoir atterri, le saisit à l'estomac, et il se tordit sous l'effet d'un puissant spasme. Tandis que ses boyaux se contractaient douloureusement, rejetant tout ce qu'il venait d'avaler, Persius traça une clef d'apaisement dans l'air, qui mit pourtant quelques secondes à faire effet.
- Et toi, tu ne manges pas? Demanda-t-il comme il reprenait son souffle, gêné et un peu déçu.
- Non, répondit Persius.
Le regard soupçonneux d'Antoine alla de la table au magicien.
- D'où vient cette nourriture? Demanda-t-il en l'observant attentivement.
Poussant un soupir exaspéré, son compagnon de voyage éluda la question d'un simple geste de la mains. A l'expression de son visage, Antoine comprit que l'origine des aliments qui se trouvaient dans son assiette n'avait aucune importance, en comparaison aux difficultés qui les attendaient par la suite, et après un moment d'hésitation, il se remit à gober le contenu de son assiette. Une fois repu, il s'offrit le plaisir infantile de roter bruyamment. Autour d'eux, des supports tous plus étranges les uns que les autres circulaient en apesanteur sur différents plans, transportant des êtres aux formes diverses. Plusieurs d'entre eux attirèrent particulièrement son attention: larges et longs comme l'équivalent d'un court de tennis, ils charriaient par groupes des humains encadrés de milices armées aux yeux vitreux. Leur aspect tenait à la fois de l'homme préhistorique et du zombie, vêtus comme ils l'étaient de peaux de bêtes, tenant leurs lances effilées le long de leur corps.
- Ce sont des trafiquants d'âmes, déclara Persius d'une voix sombre.
Il devait bien y avoir quarante à cinquante humains par plateau flottant, ainsi que des caisses de taille moyennes, entassées au milieu d'eux.
- Ces caisses contiennent des âmes déjà extraites et conditionnées en billes d'essence, expliqua le magicien. Elles servent dans les sorts, pour l'augmentation du pouvoir des mages ou bien les grosses transactions. Seul un magicien peut les extraire et les conditionner. Il y a donc toujours des sorciers avec les convois d'âmes. Il nous suffit de trouver celui qui les accompagne. Peut-être nous mènera-t-il vers la marchande qui a volé ton âme. Ouvre l'œil!
Agacé par le ton autoritaire du magicien, Antoine lui jeta un regard noir : il n'avait pas besoin qu'on lui rappelle de faire attention, il s'agissait de son âme, tout de même! Le convoi devait charrier un peu plus d'une centaine d'humains, divisés en trois plateaux flottant sur des niveaux et des plans différents. Le plus proche flottait à moins de vingt mètres d'eux, sur un plan parallèle à peine plus élevé de deux ou trois mètres; le plateau le plus facile à examiner se trouvait en contrebas, trop loin pour évalue la distance, mais clairement visible de là où ils étaient. Enfin, le troisième les surplombait, empêchant tout identification. D'un signe, Antoine demanda à Persius d'élever le pavillon, afin d'améliorer leur point de vue, ce à quoi le magicien consentit. Le pavillon prit lentement de la hauteur, et tandis qu'il passait progressivement en revue les passagers du plateau voisin, Antoine reconnut la marchande de pouvoir, à sa chevelure rousse et à ses yeux vides. Elle semblait absorbée; peut-être comptait-elle le nombre d'âmes qu'elle allait pouvoir livrer à son prochain client? Antoine sentit la colère monter en lui, et un grondement rageur derrière lui indiqua qu'il n'était pas le seul.
Tout à coup, une voix hurla un ordre et Antoine s'aperçut que l'un des soldats le pointait du doigt. Sous l'impulsion de Persius, le pavillon fit un bond dans le vide et se retrouva hors de portée des lances et des regards. La marchande avait pourtant eu le temps de reconnaître Antoine, qu'elle n'avait pas quitté de son regard vide jusqu'à la fin de la manœuvre du magicien. Un nouvel ordre retentit, et les trois plateaux se rapprochèrent du plan de vol du pavillon, qu'il tentaient visiblement de cerner, ce que voyant, Persius fit signe à Antoine de s'accrocher, et en dépit de ses protestations, fit appel au néant. Un tourbillon de fumée noire l'entoura et creusa une brèche dans l'air qui les entourait. Dans un rugissement assourdissant, le Maître du Néant fit jaillir son pouvoir à travers son fils, et des tourbillons de fumée noire furent projetés vers les plateaux flottants. Le premiers à être touchés furent les soldats zombies : surpris par l'attaque immatérielle à laquelle ils étaient soudain soumis, un grand nombre d'entre eux perdit l'équilibre et tomba dans le vide. Avec une certaine inquiétude, Antoine se demanda à quelle profondeur se trouvait le sol de cet endroit, et s'ils trouveraient avant de l'atteindre. Les humains furent les suivants à périr : un tiers d'entre bascula dans le vide, certains se raccrochant désespérément au plateau avant de glisser ou d'être emportés par leurs congénères. Un noyau de prisonniers s'accroupit et se cramponna aux caisses d'âmes conditionnées, tandis que les tourbillons continuaient de les harceler, avec cependant plus de difficultés à la déloger. Dans le même temps, la marchande avait elle-même fait appel à la magie, déployant simultanément sur tous les plateaux un bouclier progressif, dont le centre semblait invariablement être les caisses d'âmes, et dont la portée englobait petit à petit les humains, repoussant laborieusement mais effectivement le pouvoir du néant.
- Persius, rappelle le pouvoir du néant, cria Antoine, furieux. Tu es en train de tuer des humains!
Il fut terrifié par le regard le magicien lui lança, ses yeux habituellement noirs encore éclaircis. Cela ne ressemblait pas à de la haine, ni à de la soif de vengeance, non. Il y avait plutôt vu une froide contemplation de son œuvre de destruction. Deux fois, Antoine l'appela, mais il l'ignora, laissant les tourbillons du néant semer la mort indistinctement et se heurter aux boucliers de la marchande. Enfin, n'y tenant plus, il se rua vers le magicien et le renversa contre le sol du pavillon d'un coup d'épaule. Persius eut alors l'air de reprendre ses esprits et le pouvoir du néant disparu brusquement. Dans un silence hostile, Antoine l'aida à se relever. Lorsqu'ils se retournèrent pour jauger les dégâts autour d'eux, ils eurent la désagréable surprise de voir la marchande près d'eux. Elle portait une tenue humaine de chasse sombre, avec une longue chaîne brillante pendant à un crochet de sa ceinture en peau d'animal à écailles. Persius traça rapidement une clef de communication dans l'air.
– Je te reconnais, dit-elle de but en blanc en dévisageant Antoine. Pourquoi est-ce que ton ami attaque mon convoi?
- Tu as pris son âme en paiement d'un pouvoir dérisoire que tu lui as vendu au Marché des pouvoirs sur Shalah, gronda le magicien. Dépêche-toi de lui rendre son âme.
La marchande les examina tous les deux avant de répondre.
- Tu connais les règles du marché, et tu sais que je ne suis pas tenue de la lui rendre simplement parce qu'il dénonce un prix exorbitant, répliqua-t-elle avec un sourire conciliant. Pourtant, je suis prête à faire un effort, puisque tu défends sa cause avec beaucoup de conviction, et que je te reconnais comme un fidèle client du marché. Je vais donc lui donner satisfaction, et je lui laisse le pouvoir que je lui ai vendu pour rien, en témoignage de ma bonne foi.
Antoine jeta un regard incrédule à son compagnon de voyage, qui acquiesça avec un sourire un brin suffisant. La magicienne parut ensuite entrer en transe, et une caisse s'ouvrit d'elle-même sur un des plateaux de son convoi, laissant s'élever dans l'air une bille brillante. Elle flotta dans l'air jusqu'à eux, et se posa dans la paume tendue de son propriétaire.
- Voici ton âme, annonça la marchande avec un sourire pincé. J'espère que nos routes se croiseront dans de meilleures circonstances la prochaine fois.
- Je ne crois pas, déclara Persius.
Avec une agilité remarquable, il franchit les quelques pas qui le séparaient d'elle, se plaçant devant Antoine, en lui masquant la vue; a fumée néfaste apparut. Antoine ferma les yeux, devinant malgré lui la finalité de cette manœuvre. La marchande étouffa un cri d'horreur, puis il y eut un claquement lugubre. Lorsque le magicien se retourna, elle avait disparu. Antoine ne dit rien, la main refermée sur son âme, le corps tremblant de colère.
- Eh bien, tu vois, nous avons fini par la récupérer, dit Persius. Où voudrais-tu aller, maintenant?
Au moment où il finissait de parler, un zombie apparut mystérieusement sur le pavillon et se jeta sur Antoine, dont il frappa le poing fermé contre le plancher lambrissé. Malgré la force et la soudaineté de l'attaque, celui-ci tint bon, harcelant son agresseur de coups de genoux, tout en essayant vainement de dégager une main afin de le repousser au moyen de la télékinésie. Ne pouvant lutter contre la force surhumaine du zombie, il appela le magicien à l'aide. Avec une aisance naturelle, celui-ci écarta l'agresseur et le goba à son tour. Avant qu'il n'ait disparu, Antoine eut le temps d'apercevoir sur le torse du zombie, au niveau du sternum, une marque étrange qui ressemblait de loin à un pendentif vert. Machinalement, il titilla sa chair d'argile au milieu de sa poitrine, près de son cœur. Lorsqu'il croisa à nouveau le regard du magicien, celui-ci l'observait attentivement de ses yeux gris et froids, un mince sourire sur les lèvres.
- Finalement, je crois qu'il vaut mieux que tu rentres dans ton monde d'origine, Antoine, dit-il tranquillement. Tu as besoin de te reposer.
Antoine était du même avis, et les fines volutes noires quasi imperceptibles qui émanaient de Persius, malgré son apparente tranquillité, le confortaient dans son point de vue ; le néant entourait à présent le magicien comme une aura permanente.
La suite à la prochaine connexion!
KAB
Les textes publiés sur ce blog sont de ma création. Bien entendu, toute ressemblance avec d'autres fictions, des faits ou des personnes réelles est tout à fait fortuite.