Lorsque, sur une colline des Andelys où ils s'étaient matérialisés, Persius fit apparaître comme par magie un bout de papier avec un numéro de téléphone, il fallut bien une bonne minute à Antoine pour se souvenir du serveur de la brasserie dans laquelle ils avaient discuté avant leur premier voyage à Shalah. Tout d'abord, il trouva incongru l'intérêt que Persius, qui s'était tout de même fendu d'un sort de localisation expédié de façon surprenante en quelques secondes, semblait porter à une romance déjà périmée depuis un an et demi, alors que lui, Antoine, attendait sagement de pouvoir retourner à Paris. Ce n'est que quand le magicien annonça qu'il allait l'aider à retrouver une vie dans la ville qu'il comprit sa démarche. Néanmoins, la perspective de débarquer chez un inconnu le gênait beaucoup. Il se demanda si Persius avait réellement ressenti une attirance pour le jeune homme. Et puis, il y avait toujours cette aura autour du magicien...
- Et toi, où iras-tu? Demanda-t-il d'un ton faussement léger.
Persius lui jeta un regard calculateur avant de répondre.
- Nous verrons, répondit-il simplement. Pour le moment, nous devons te trouver un lieu où dormir et trouver quelqu'un pour extraire ton âme de son conditionnement.
Surpris, Antoine haussa les sourcils.
- Comment, toi, tu ne pourrais pas le faire pour moi? Demanda-t-il.
L'hésitation qu'il crut déceler dans le regard de Persius ne dura que quelques secondes, car elle fut remplacée par une expression de pitié qui le surprit davantage.
- Quelqu'un d'autre devra le faire, c'est tout.
- Et qui donc? Insista Antoine.
- Ceta, sans doute.
- Et toi, que feras-tu, après? Où iras-tu?
L'aura du magicien se mit à se densifier autour de lui, tandis que son visage restait impassible.
- Ce ne sont plus tes affaires, déclara le magicien. Tu es revenu dans ton monde, tu es en sécurité.
Ses iris s'éclaircirent encore et il ajouta:
- Enfin, pour le moment.
Soudain, l'aura qui l'entourait parut se solidifier autour de lui, et rétrécit rapidement jusqu'à disparaître complètement. Le souffle coupé, Antoine eut à peine le temps de comprendre ce qui venait de se passer, qu'un éclat de lumière l'aveugla.
Il se retrouva sans surprise dans le séjour encombré d'un appartement parisien. Un fauteuil deux places l'accueillit comme ses jambes se dérobaient sous lui. Un téléviseur trônait face à lui, posé sur un petit meuble prévu à cet effet. Mécaniquement, il chercha la télécommande, la trouva par terre, sur la moquette, et se pencha pour la ramasser. Au moment d'appuyer sur le numéro d'une chaîne, il se figea.
- Mais qu'est-ce que je fais? Murmura-t-il pour lui-même.
Tremblant, il reposa la télécommande et ramena ses pieds contre lui, en les enserrant avec ses bras. Les murs de l'appartement étaient couverts d'un papier peint vert terne, avec de petits motifs informes de couleur beige. La pièce devait faire environ neuf mètres carrés et contenait peu de meubles, comme si le propriétaire n'avait pas prévu d'y passer beaucoup de temps dans la journée. La moquette était ocre, très usée sur une grande partie de sa surface, comme si on l'avait piétinée à répétition. Une seule fenêtre, située au-dessus du canapé, laissait pénétrer l'air et la lumière. Par la porte ouverte sur le mur de gauche, Antoine aperçut une chambre avec un lit défait directement posé sur le sol. La porte de droite devait être l'entrée principale, reconnaissable à son épaisse serrure à verrou coulissant et à sa chaine de sécurité accrochée. Antoine fronça les sourcils.
- Il y a quelqu'un? Cria-t-il, raide d'anticipation.
Sa voix résonna dans le vide, sans réponse. Il appela une nouvelle fois, à l'affût du moindre son. Sans bouger, il scruta à nouveau la chaîne de sûreté. Un frisson d'horreur le parcourut lentement : si c'était l'appartement du serveur, et si la chaîne de sûreté était mise, où donc pouvait bien se trouver l'occupant? Lentement, il se leva du canapé, inspectant l'espace autour de lui. L'homme qui habitait là devait être un fameux fêtard :
dans les coins se trouvaient de discrètes canettes de bière et des paquets de chips et d'apéritifs de toutes sortes, éventrés et vidés de leur contenu. Par endroits sur le mur, il remarqua des tâches violacées suspectes, avant de reconnaître des giclées de vin sèches depuis bien longtemps. Arrivé au cadrant de la porte, il jeta un regard prudent sur sa droite, où un petit couloir donnait vers une minuscule salle de bain et une cuisine voisines. A nouveau il appela, en vain. La salle de bains était si étroite qu'on pouvait s'asseoir sur le trône, se brosser les dents et tourner le robinet de douche, dans le même temps, sans effort. La cuisine exiguë consistait en une cuisinière, un réfrigérateur encastré sous un four, un lavabo et un plan de travail au-dessus duquel penchaient dangereusement deux placards graisseux. Enfin, la chambre semblait avoir été désertée en tout hâte, il fut même étonné de trouver un pantalon encore tiède!
Pris d'un doute soudain, Antoine vérifia son apparence dans le miroir: son visage n'avait pas changé. Et bien qu'il ne se souvînt plus précisément des traits du serveur, il se rappelait qu'ils n'étaient pas semblables aux siens. L'idée que Persius, qui avait pu le déplacer par sa seule volonté, ait également extrait l'occupant de cet appartement pour son bénéfice, l'effleura, mais il la rejeta d'abord en bloc. Puis il revit dans son esprit la facilité avec laquelle il avait disposé des vies humaines dans le monde d'Irg, et l'éventualité d'un nouveau meurtre se fit plus plausible, puis évidente à son avis. La nausée le saisit brutalement et il vomit longuement, incapable de croiser son propre regard dans le miroir. Finalement convaincu de l'échange terrible qui venait de se produire, il se traîna jusqu'au canapé et s'y blottit, assailli par les preuves obsédantes la brusque interruption de la vie insouciante de l'autre.
Sans avoir eu conscience de s'être endormi, il fut réveillé en pleine nuit par des pas lourds devant la porte de l'appartement; un voisin qui rentrait tard, sans doute. La nuit était calme et fraîche, il ferma la fenêtre. Apathique et déprimé, il resta encore immobile dans le noir. Au bout d'un certain temps, les mêmes pas lourds retentirent devant la porte de l'appartement, et s'y arrêtèrent. Dans la panique la plus calme et la plus résignée, Antoine se demanda s'il ouvrirait, dans le cas où on sonnerait à la porte. Un grésillement étrange lui parvint, qui évoquait le bruit d'un travail de soudure; il resta muet et tranquille, les mains serrées et moites autour de ses jambes. Cela ne dura que quelques secondes, pendant lesquelles il écarquilla les yeux dans le noir absolu de la pièce. Et soudain, cela apparut au milieu de la porte : un signe stylisé lumineux, comme une enseigne vert fluorescent. Cela avait la forme d'un œil sévère, dont la pupille animée semblait parcourir la pièce lentement. Retenant son souffle et serrant soudain les fesses, Antoine se laissa glisser contre le dossier du canapé, pour s'aplatir autant que possible derrière l'accoudoir, espérant que ce subterfuge lui permettrait d'échapper à l'œil magique qui scrutait l'espace. Ne pouvant en même temps épier et se dissimuler, il attendit longtemps dans cette position, jusqu'à ce qu'une désagréable sensation de fourmillement le pousse à remuer un peu, ce qu'il fit malgré lui. Mais rien ne se produisit. N'y tenant plus, il souleva complètement la tête.
L'Œil était toujours là et le fixait. Portant la main à sa poitrine, il grimaça en effleurant sa chair d'argile, s'étonnant de la chaleur qu'elle dégageait soudain; c'était comme si on le perçait avec un objet brûlant. Un souffle caressa son visage, et il songea aux volutes légères qui entouraient le magicien depuis peu. Le morceau d'argile qui fermait sa blessure n'était-elle pas de sa création? Sa magie n'était-elle pas en lui en cet instant? Il suffoqua. Allait-il vraiment pouvoir retrouver une vie humaine normale après ça? Ou bien était-il condamné par ce dont il avait été témoin? L'œil n'avait pas bougé. Ils s'épièrent jusqu'au petit matin, où l'intensité de l'apparition diminua avec la venue des premiers rayons du soleil. Désormais convaincu que la chose ne montrait aucun signe d'hostilité, Antoine se leva prudemment et chercha une autre issue pour quitter l'appartement. Malheureusement, perché au troisième étage d'un vieux bâtiment dans une ruelle pavée impeccable, il ne pouvait improviser une chute à pic dans un container d'ordures comme dans les films d'action qu'il aimait regarder, et il ne s'autorisait pas encore à envisager de passer par la fenêtre de la cuisine et faire le funambule au-dessus de la cour intérieure de l'immeuble pour faire irruption chez les voisins, aussi sympathiques qu'ils puissent être. Sa seule issue restait donc la porte d'entrée. Maudissant Persius entre ses dents, il osa imaginer que c'était un de ses moyens de le surveiller, mais puisqu'ils étaient liés par sa blessure, ce subterfuge n'était pas nécessaire. D'ailleurs, il avait l'impression d'avoir déjà vu cet œil quelque-part. Mais où? A nouveau inspiré par le cinéma, il se mit en quête d'un ordinateur dans l'appartement pour rechercher la signification de cette chose sur le Web et n'en trouva aucun. Même s'il en avait déniché un, il lui aurait fallu trouver également une connexion internet, et il se sentait de moins en moins patient. Toutes les options réalistes qu'il avait passaient par le franchissement de la porte d'entrée, et il tremblait à l'idée même de l'approcher.
- Qu'est-ce que vous me voulez? Demanda-t-il soudain à l'apparition.
Il n'obtint pas de réponse, mais l'Œil bougea un peu. Encouragé par cette réaction, Antoine insista.
- Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous me voulez, et je m'enfiche, en fait, je veux juste que vous me laissiez tranquille! Cria-t-il, en triturant sa poitrine nerveusement.
L'Œil se mit à grossir... Le souffle coupé, Antoine le vit passer du plan au volume en quelques secondes. Portant une main à sa bouche, il retint un cri de surprise. Une voix caverneuse et inhumaine, assourdissante comme le tonnerre, résonna à ses oreilles.
- Où est l'Exécuteur? Tonna l'apparition, qui gonflait toujours, avançant vers lui et occupant peu à peu le salon, tandis qu'il reculait vers le couloir.
- Je n'en sais rien, cria Antoine sans réfléchir, le front et le dos baignés de sueurs froides.
Sa chair d'argile le brûlait de plus belle.
- L'Exécuteur a trahi la cause humaine. Où est-il?
- Je n'en sais rien, hurla-t-il. Je m'appelle Antoine!
Un grondement sinistre le fit trembler de tout son corps.
- La magie de l'Exécuteur est en toi, ne nous mens pas!
A ce moment, avec une clarté stimulée par le danger, Antoine se rappela que Persius avait mentionné appartenir à un groupe de personnes censées réguler le pouvoir des passeurs. Les circonstances de leur rencontre le firent penser que c'était à cette tâche que l'Œil faisait référence, en citant un titre qui semblait convenir parfaitement au personnage.
- Vous parlez de Persius? Demanda-t-il.
Des murmures et des chuchotements emplirent la pièce. Pendant un moment, il s'imagina que l'Œil n'était qu'une illusion visuelle envoyée par des magiciens farceurs réunis comme de vieilles commères oisives autour d'une planche de ouija. Brusquement, la chose redevint une simple gravure brillante sur la porte. Il attendit quelques minutes avant de se laisser tomber sur le canapé à nouveau, sans quitter la malédiction du regard. Enfin, il se détendit et poussa un long soupir.
- L'Exécuteur a trahi la cause humaine, reprit l'Œil, avec une voix masculine normale.
Antoine sursauta, mais il avait cessé d'être impressionné.
- Je ne comprends rien à vos histoires, dit-il se prenant le visage dans les mains, je veux juste qu'on me laisse tranquille. Je ne sais même pas qui vous êtes. Vous devez vous moquer de moi, comme tous ceux que je croise dans ce maudit monde magique de merde!
Il avait crié ces dernières paroles et sa rage avait contracté son corps tout entier. Quelque chose craqua dans sa poitrine, ce qu'il supposa être un os, mais en voyant de fines volutes de fumée noire s'élever devant ses yeux, il se figea et déglutit.
- L'Exécuteur ne sert plus la cause humaine, déclara l'Œil. Il a tué des humains innocents des crimes de magie. L'Exécuteur a retrouvé sa nature première.
- Ce ne sont pas mes oignons! Hurla Antoine se levant vivement.
La colère le porta jusqu'à la porte, qu'il martela de ses poings, sans plus la moindre crainte. Alors que l'apparition grondante n'avait produit aucun effet sur le voisinage, le vacarme de ses coups sur la porte déclencha des réactions sur le palier. Plusieurs voix inquiètes et furieuses se firent entendre entre les claquements de portes rageurs. Il se sourit à lui-même et poussa des hurlements en réitérant son manège.
- L'Exécuteur a juré de protéger la vie humaine, à présent il la détruit, continua l'Œil. Ainsi que nous l'avons exigé, il y a des siècles, de l'Enchanteresse Ceta pour le Maître de Pertès, nous te sommons aujourd'hui de vaincre l'Exécuteur par tous les moyens.
A bout de nerfs, Antoine éclata de rire, d'un rire si lugubre que les voix sur le palier se turent. L'Œil se fit muet également, mais quand son regard le
croisa à nouveau, la cuisante brûlure de la chair étrangère à son corps le réduisit au silence.
La suite à la prochaine connexion!
KAB
Les textes publiés sur ce blog sont de ma création. Bien entendu, toute ressemblance avec d'autres fictions, des faits ou des personnes réelles est tout à fait fortuite.