Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /2009 19:24

 

« Pourquoi ça m'arrive à moi? », murmura Antoine en consultant les annonces des mediums sur le mur où tout avait commencé. Il avait quitté l'appartement avec précipitation, claquant la porte derrière et se jurant de ne jamais plus y remettre les pieds. Il lui suffisait d'être responsable d'un meurtre supplémentaire, il n'avait pas besoin en plus de supporter cette chose qui l'épiait sans cesse. Dans la rue, il avait marché au hasard, puis il était descendu dans une station de métro, passant en fraude le portique, pour aller s'asseoir sur un quai. Son cerveau grouillait de paroles et d'émotions désordonnées, qui le poussaient au désespoir. Avec un sourire amer, il s'était demandé si les voyageurs lui en voudraient beaucoup de se jeter sur les rails. Mais il n'avait pas envie de mourir: à force de regarder les gens aller et venir, bercé par le grondement du trafic des trains, le calme était revenu. Alors il était monté dans une rame et était descendu à l'instinct, et une fois à la surface, il s'était rendu compte qu'il était revenu au point de départ de tous ses ennuis.

Devant lui s'étalaient les talents de dizaines de mediums, mais il soupçonnait la plupart de n'être que des charlatans. Or, il avait besoin de l'aide de la magie, et il lui fallait trouver quelqu'un de confiance, à qui il pourrait raconter cette histoire invraisemblable sans se retrouver sanglé dans un lit d'hôpital psychiatrique. Plusieurs annonces attiraient son attention, mais il n'avait ni téléphone, ni argent pour payer une communication. Ayant invoqué Ceta et Persius en vain, il se résolut pourtant à forcer sa chance. Déchirant les languettes de papier portant le numéro de chaque médium, il les glissa dans la poche de son pantalon et prit un longue inspiration, le cœur battant, mais se sentant étrangement calme. Le trottoir était animé; des commerces et des bars alentour entraient et sortaient des personnes qui appartenaient au monde qu'il connaissait avant: un monde limité, cerné, rassurant. Avec un soupir, il se convainquit qu'il n'en faisait plus partie et vérifia que son pouvoir ne l'avait pas déserté en même temps que la chance. En face de lui, sur le trottoir, se trouvait une épicerie, dont les rayons extérieurs étaient chargés de fruits et de légumes alléchants. Derrière cet étalage, à gauche de la porte d'entrée ouverte, on pouvait deviner au travers de la vitre, entre les rangées de tomate et de concombres, l'épicier debout derrière sa caisse. Antoine se demanda combien d'argent pouvait bien s'y trouver à ce moment-là, alors que la journée venait de commencer. «Qui ne tente rien, n'a rien! » songea-t-il en projetant sa main ouverte vers l'épicerie. Les étalages extérieurs de l'épicerie jaillirent en feux d'artifices multicolores, éclaboussant le sol, les murs, les passants et les voitures tout à la fois. Le vitrage de la devanture de l'épicerie vola en éclat en même temps que les étagères en bois, au milieu des cris de surprise et de terreur des clients et de l'épicier, dont la silhouette avait soudain disparu dans le désordre. Une voiture qui était passée dans la rue au moment où Antoine terminait son geste, avait dévié de sa route et s'était enfoncée dans une rangée de voitures garées, parmi lesquelles plusieurs s'étaient mises à hurler furieusement. En l'espace d'un instant, la confusion la plus totale régna dans la rue: courant en tous sens, les uns fuyaient le lieu, les autres cherchaient à s'approcher de l'épicerie. Les piétons traversant sans prudence, toutes les voitures circulant dans la rue furent obligées de freiner brusquement ou de ralentir; certains conducteurs s'arrêtèrent tout simplement et sortirent de leurs véhicule, bouleversés. Profitant de ce désordre, Antoine se concentra sur la caisse, qu'il força à distance, en la projetant sur le seul mur qu'il pouvait voir clairement, au fond du magasin. Son geste imprécis arracha avec la machine la table sur laquelle elle était posée, et qui explosa en morceaux, provoquant de nouveaux cris d'angoisse dans l'épicerie effondrée mais toujours occupée. Sans se laisser distraire, Antoine s'efforça de faire remonter les billets dans les airs et traverser la rue, mais rien ne se produisit. A nouveau, il visualisa les billets, sentant le doute et l'inquiétude le gagner : il n'avait pas jamais essayé de déplacer un objet qui n'était pas directement sous ses yeux auparavant. Peut-être avait-il atteint une limite de son pouvoir de télékinésie? Il échoua à nouveau, et la rage le fit jurer; il ne lui restait plus qu'à entrer dans la boutique en ruine et aller chercher lui-même l'argent.

Avisant avec colère les passants qui se précipitaient au secours des clients piégées, il balaya leur avance d'un revers de bras et courut à son tour vers l'épicerie. Sur le trottoir, les diverses giclées fruitées formaient une sorte de boue glissante et dégoûtante à voir. S'aidant de son pouvoir, il se dégagea facilement un entrée entre les débris, et se dirigea d'un pas sûr vers le fond de la boutique. Il y avait bien au moins cinq personnes à l'intérieur, surtout des femmes, qu'il entendait appeler à l'aide. Il entendit d'autres personnes pénétrer dans la boutique à sa suite et leur porter secours tandis qu'il avançait vers son but, enjambant des corps tremblants plaqués contre le sol, parfois coincés sous des rayons effondrés. La caisse éventrée gisait près d'un homme allongé contre terre, les billets qu'elle contenait s'étaient dispersé sur lui et autour de lui. Prestement, Antoine se mit à les ramasser.

- Maudit sois-tu, siffla l'homme en relevant un peu la tête pour le regarder.

Antoine s'aperçut que du sang ruisselait sur son visage. C'était un homme noir, habillé d'une djellaba rouge sombre, et portant un petit bonnet noir sur la tête; s'il n'avait pas levé la tête, Personne n'aurait pu deviner qu'il était grièvement blessé. Tiraillé entre les billets à portée de main et sa conscience, Antoine hésita. Puis il se souvint des secouristes entrés après lui et se remit à ramasser les billets, qu'il fourra ensuite dans sa poche.

- Si tu crois que tu vas t'en tirer comme ça, gronda l'homme.

Il se relevait péniblement. Antoine n'attendit pas son reste et tourna les talons.

- Zàwě! Akwέ! Portez-moi secours! Entendit-il soudain derrière lui.

Brusquement, une puissante lumière l'aveugla et il fermes les yeux, se protégeant le visage avec son bras. Au même moment, la poche où il avait mis l'argent volé s'alourdit étrangement, le forçant à poser un genou à terre.

- Tu sais, mon petit, tu n'es pas le seul à avoir des petits talents, continua l'homme d'un ton tranquille. Je vais te faire passer l'envie de braquer les gens.

Ébloui et figé de douleur, Antoine savait qu'il était à sa merci; l'horreur et l'égoïsme cruel de son geste lui apparaissait soudain pleinement, mais sitôt ressentis, ses remords s'atténuèrent sans qu'il pût comprendre pourquoi.

- J'ai besoin de cet argent! Cria-t-il, nerveux.

L'homme éclata de rire.

- Non, ce dont tu as besoin, c'est une bonne leçon, dit-il en ricanant.

Comme il finissait de parler, Antoine sentit le poids de sa poche diminuer, et la lumière cessa de l'éblouir. Après un temps, il put distinguer le lieu dans lequel il se trouvait, et il n'en crut pas ses yeux.

- Inutile de te dire que tu ne pourras pas quitter cet endroit sans ma permission, dit l'homme, qui se tenait près de lui.

Antoine le regarda, à la fois inquiet et reconnaissant. Il se trouvait dans un authentique tata somba, agenouillé sur une vraie natte tressée, et l'air qu'il respirait avait l'odeur salée de la mer. L'homme le fixait avec un calme inquiétant, mais ce n'était pas ce qui lui inspirait le plus de crainte: sur les murs autour d'eux, des centaines de fétiches le fixaient avec le même regard.


la suite à la prochaine connexion

KAB

 

Par Kianbu - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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