Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /2009 16:25

 - Vous ne comprenez pas..., tenta Antoine en déglutissant.

Les fétiches, faits de bois, de boue séchée, de paille et de terre cuite, se mirent à vibrer et à cliqueter. Ainsi rabroué, Antoine se tut. Le monde de la magie était décidément bien vaste et divers : il se trouvait au milieu de forces qu'il n'avait jamais vues auparavant.

- Est-ce que tu as l'impression d'être un héros de bande-dessinée pour qui tout est permis parce qu'il possède un pouvoir surnaturel? Gronda l'homme d'une voix qui s'enroua de colère.

Il saignait toujours, mais cela ne semblait pas l'affecter. Quelques instants plus tôt, il rampait sur le sol de l'épicerie, mais à présent, il était debout, menaçant tel un bourreau, et ne montrait aucun signe de traumatisme. Antoine observa l'assemblée de fétiches à nouveau silencieux et immobiles: l'homme devait puiser sa force dans leur présence.

- Laissez-moi vous expliquer..., commença-t-il.

Les fétiches se remirent à cliqueter et à vibrer, couvrant sa voix dans une chœur sinistre et assourdissant. Il crut même voir les yeux de certains d'entre eux bouger. La peur s'empara doucement de lui : à quoi devait-il s'attendre? La magie qu'il avait découverte jusque-là, même si elle l'avait surprise, lui avait paru familière : les démons et les fantômes étaient dans toutes les histoires pour enfants, jusque dans les Walt Disney. Face à cette forme de magie étrangère à tout ce qu'il avait pu imaginer auparavant, il se sentait encore plus vulnérable. Mais où diable pouvait bien se trouver Persius?

- Les fétiches ne veulent pas t'entendre, tonna l'Africain, le visage fermé. Ils provient de ta personne une aura maléfique qui explique à elle seule tout ce que tu as fait. Qui es-tu donc pour te croire intouchable?

Les fétiches remuèrent de plus belle. Soudain, l'un d'eux tomba sur le sol. Alors qu'il s'attendait à le voir se briser, Antoine fut surpris de voir la statuette en forme de femme aux seins protubérants et aux hanches larges en forme de grande bassine, qui était tombée face contre terre, se redresser d'elle-même et avancer d'une façon surnaturelle vers lui. Elle tenait d'une main ce qui ressemblait à un nourrisson, et de l'autre une lance. Son corps était sommairement recouvert d'une peau de fauve qui n'était visiblement plus de toute fraîcheur.

- Vinő veut venger les mères de famille blessées par ta faute, annonça le sorcier.

Antoine poussa un cri de panique et rampa sur la natte pour s'éloigner du fétiche pas plus haut qu'un enfant de trois ans, mais dont les bras commençaient à s'animer dangereusement.

- S'il vous plaît, écoutez-moi! Je ne suis pas...

Le fétiche bondit férocement, la pointe de la lance en avant, à peine encombrée par son bébé et son bassin en forme de cuvette; perturbé par le tapage des fétiches qui s'étaient remis à protester, Antoine n'eut que le temps de se décaler un peu sur la gauche, plus près de la paroi de la case. La lance se ficha dans son épaule en même temps que le fétiche atterrit sur son flanc droit. La douleur fut telle qu'elle le paralysa pendant plusieurs secondes. Puis le fétiche retira sa lance et menaça de frapper à nouveau.

- Non! Hurla Antoine, épouvanté, le bras déployé en avant.

A son grand soulagement, le fétiche vengeur arrêta son geste. En même temps, il se rendit compte qu'une fine fumée noire s'élevait autour de lui. Ce devait être cette manifestation qui avait arrêté le fétiche, et qui attirait à présent toute l'attention du sorcier.

- S'il vous plaît, écoutez-moi, dit-il d'une voix lasse.

Cette fois, les fétiches restèrent silencieux. Vinő dévala ses côtes et s'éloigna d'un pas lent, à reculons.

- Qui es-tu? Demanda le sorcier. Je ne connais qu'un seul être dont la nature s'exprime de cette manière, et ce ne peut être toi. Es-tu le fils du Maître du Néant, ou bien son messager?

Malgré la douleur due à sa blessure, Antoine se redressa pour s'adosser au mur.

- Je ne sais plus qui je suis, je suis dans la merde, lâcha-t-il, épuisé.

Tandis que le sorcier et ses fétiches l'écoutaient et le dévisageaient en silence, il raconta les circonstances de sa rencontre avec Persius, leur poursuite de la marchande d'âmes, la rencontre avec Temer, l'étrange comportement du magicien et la mission confiée par l'Oeil, qu'il dut décrire, car le sorcier ne connaissait pas du tout cette entité magique.

- Comment ces gens peuvent-ils te demander de vaincre le Fils du Maître du Néant? S'interrogea le sorcier à voix haute, l'air soupçonneux. Tu ne sais même pas utiliser ton pouvoir de télékinésie correctement. Cela revient à demander à une grenouille de battre un buffle à la lutte traditionnelle : tu n'as aucune chance!

Antoine lui expliqua alors qu'il avait besoin d'un médium pour entrer en contact avec Ceta.

- Tu es sûr de vouloir appeler la mère de Persius, la femme du Maître du Néant, demanda le sorcier, les paupières mi-closes, alors que tu as fui ton engagement de ne pas abandonner son fils et que tu as pour mission de l'éliminer pour le compte de l'Oeil? Quand on a distribué le bon sens aux êtres humains, tes ancêtres faisaient la sieste sous un chêne, ou quoi?

Malgré l'air tout à fait sérieux de son interlocuteur et sa douleur lancinante dans l'épaule, Antoine ne put s'empêcher de rire. Si, au premier abord, le sorcier lui avait fait une impression fort négative, il lui semblait percevoir un peu de sympathie dans sa façon de lui parler. Il était d'ailleurs déjà largement satisfait de ne plus entendre les protestations des fétiches.

- Mon petit, poursuivit le sorcier en soupirant. Tu es dans un beau pétrin. Je ne te punirai pas, mais je ne peux pas grand chose pour toi : s'il ne tenait qu'à moi, je t'aiderais à contacter qui bon te semble, mais je tire mes pouvoirs des fétiches qui sont autour de nous, et je ne peux rien faire sans leur concours. J'ai dû leur donner mon âme pour qu'ils m'aident à devenir un grand Bokonon, un interprète entre les fétiches et les hommes, et ils ne font jamais rien sans contrepartie. Je pense qu'ils seront d'accord avec moi pour te renvoyer d'où tu viens, mais tu devras te débrouiller seul une fois là-bas. Pour le moment, tu peux rester ici, le temps que je soigne ta blessure.

Antoine grimaça quand l'homme le tâta.

- Vous êtes vous-même blessé, dit il soudain, se rappelant le sang sur son visage, dans l'épicerie.

L'homme sourit sans rien dire : il n'y avait plus aucune trace de sang, comme si rien ne s'était passé.

Où sommes-nous exactement? Demanda Antoine, pour rompre le silence inconfortable qui menaçait de s'installer.

- Non loin de Ouidah.

Antoine se tut, n'ayant qu'une très superficielle connaissance du continent africain.

- Et vous vivez ici? Demanda-t-il encore.

Le sorcier hocha la tête avec un sourire engageant.
- J'étais à Paris pour faire des courses, dit-il. Avec le pouvoir des fétiches, c'est encore plus rapide d'aller à Paris pour acheter des conserves que de se rendre au marché du coin. Mais si le Maître du Néant renaît de sa progéniture, ce sera bien le cadet de mes soucis.

- Attendez! S'écria brusquement Antoine en sursautant.

Une mauvaise idée venait de germer dans son esprit, mais elle lui apparaissait comme une solution immédiate préférable à la longue et fastidieuse recherche d'un vrai médium efficace. Fourrageant dans sa poche gauche, il en sortit une bille claire, qu'il présenta au sorcier. A sa vue, celui-ci lui lança un regard étonné, et les fétiches parurent s'agiter.

- Est-ce que vous et vos fétiches pouvez m'aider, maintenant?

Le sorcier poussa un long soupir en secouant la tête, puis il prit l'âme et la fit rouler dans la paume de sa main. Antoine restait suspendu à ses lèvres tandis qu'il la considérait longuement, d'un air mélancolique.
- Je suppose que oui, répondit-il enfin.


La suite à la prochaine connexion!

 

 

KAB

Par Kianbu - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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