Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /2010 13:32
Bonjour à tous,

voici ma réponse au défi proposé ce mois-ci par... moi-même ;-), sur le thème de l'illustration d'Adu!


La Second Epoux (Dragon in love)

 

        http://www.annureve.com/article-dragon-in-love-44413405.html

 

        - Hapsa, ton totem me fait peur.

        Allongée dans l'herbe près de lui, Hapsatzja jeta un regard surpris à son fiancé, le beau Ekuzjeb aux longs sourcils. Finement musclé, réputé intègre et aussi adroit à la chasse qu'à la lutte, sans être le plus remarquable des hommes du Clan de la Plaine, il représentait un excellent parti pour une femme comme elle. Leurs parents  avaient d'ailleurs donné leur accord pour une union selon les règles du totem de la jeune femme, le Cheval.

- Tu es si belle, continua Ekuzjeb d'un ton sérieux. Le mariage selon le Cheval est libre : s'il te venait l'envie de me quitter, je ne pourrais pas te retenir.

        La jeune femme éclata de rire, se moquant gentiment de ses craintes. Avec son corps élancé et musclé, ses longs cheveux noirs soyeux, ses traits réguliers et son air intrépide, elle se savait désirée par plusieurs hommes du clan, notamment les chasseurs, qu'elle accompagnait volontiers, avec trois autres femmes entraînées. Elle sentait leurs regards dévaler sa chute de reins et le galbe de ses jambes quand elle partait en avant sur les traces du gibier. Souvent, sous prétexte de l'aider à porter les pièces de chasse, ils la frôlaient et faisaient ostensiblement jouer leurs muscles, mais elle les ignorait sagement. Enfants déjà, Ekuzjeb et elle ne se quittaient jamais, il lui semblait donc tout à fait normal qu'arrivés à l'âge adulte, ils s'unissent pour devenir parents à leur tour. Que cela soit fait dans les règles du totem de Hapsatzja, le Cheval, ou de celui d'Ekusjeb, le Loup des plaines, n'avait pas vraiment d'importance, même si les deux philosophies s'opposaient. En effet, le totem du Cheval ne tolérait aucune possession, autorisant mariage et séparation sans  rituel particulier. Les enfants nés d'une telle union étaient considérés comme les enfants de tous les adultes du même totem, ce qui permettait une éducation commune, indépendante du lien biologique. De même, hommes et femmes étaient libres de s'aimer, en assumant leurs responsabilités. A l'opposé, le totem du Loup des plaines imposait un mariage encadré de conditions de fidélité et de respect de la lignée.  Hapsatzja avait longtemps réfléchi sans trouver de raison suffisante à les séparer. D'ailleurs, ce n'était pas elle, mais les parents d'Ekuzjeb qui avaient demandé à ce dernier d'accepter les conditions du totem de la jeune femme. Avec une petite moue contrariée, Hapsatzja se rappela l'argumet ridicule qu'ils avaient invoqué : elle ne savait pas cuisiner.

- Ce n'est pas de ta faute ma fille, lui avait toujours dit sa mère, quand elle lui rapportait en grognant les moqueries des autres femmes. C'est la malédiction de ta naissance.

        Elle n'avait bien entendu aucun souvenir, mais sa mère racontait volontiers  qu'elle était née alors que la terre bouleversée tremblait, grondait et pleurait des larmes de feu. En ce temps-là, le clan était établi dans une vallée entourée de montagnes, et d'un volcan, qui entra soudain en éruption. Partis en panique avec le reste du clan, les futurs parents qui attendaient leur premier enfant, avaient dû s'arrêter pour que la mère puisse accoucher en catastrophe sur le flan d'une montagne. Après  plusieurs jours d'angoisse et d'isolement, l'éruption terminée et le sol à nouveau praticable, ils avaient pu rejoindre le reste du clan, avec leur petite fille. On se rendit compte que la vue du feu terrorisait cette dernière lorsqu'elle commença à remuer et à tempêter dès qu'on la mettait en présence d'une flamme. De fait, Hapsatzja était farouchement végétarienne et n'avait jamais eu le courage d'apprendre à cuire les aliments. Heureusement, personne ne lui en tenait vraiment rigueur, car elle était devenue, en grandissant, l'égale des meilleurs chasseurs. Et Ekuzjeb, qui lui avait prouvé à plusieurs reprises son amour, l'aimait telle qu'elle était. Elle ne pouvait que comprendre l'inquiétude de ses parents, qui se préoccupaient du bonheur de leur fils.

- Ce soir, nous serons mari et femme, murmura-t-elle en jouant distraitement avec le bracelet de métal poli qu'il portait au poignet. Et seule la mort pourra nous séparer.

 

*       *       *

        Tout en étant croyante, Hapsatzja se riait des superstitions liées à la parole et aux vœux. Aussi ne vit-elle pas de punition, ce soir-là, lorsque le ciel s'illumina d'éclairs étranges et se mit à résonner des cris déchirants des  bêtes ailées qui s'y affrontaient.

        Blottie contre son mari, dans la hutte que les hommes et les femmes du clan avaient bâtie pour eux, elle attendait avec excitation et impatience de goûter à l'amour, à présent qu'ils étaient seuls et dûment unis aux yeux du clan. Bien que son totem ne le lui eût pas interdit, elle s'était gardée de succomber aux séductions charnelles avant ce jour. A vrai dire, leur relation ayant toujours été très fusionnelle, elle n'avait jamais été très longtemps éloignée d'Ekuzjeb. Les premiers cris de stupeur retentirent quand il s'approcha de la couche nuptiale. Ivres de désir et d'amour, ils les remarquèrent à peine. Quant aux clameurs des membres du clan festoyant encore autour du feu, ils les ignorèrent tout simplement. Il était tout contre elle, leurs lèvres unies en un long et doux baiser quand les clameurs se transformèrent en cris de terreur. Alarmé, Ekuzjeb voulut se redresser pour voir la cause du chahut, mais Hapsatzja le retint par gourmandise;

- Ils nous préviendraient, s'il y avait un quelconque danger, lui murmura-t-elle entre deux baisers.

        Cette évidence parut convenir à Ekuzjeb, qui s'allongea à nouveau contre elle. C'est alors qu'ils entendirent le fracas des ustensiles de cuisines renversés, le piétinement des habitants en fuite et les hurlements stridents. Intrigué et passablement contrarié, le jeune marié se leva brusquement et se précipita vers l'entrée de la hutte. Au même moment, un hurlement de bête les fit frissonner d'angoisse, et avant qu'ils aient pu faire le moindre geste, la hutte s'effondra d'un seul coup sur eux. Le craquement des os d'Ekuzjeb se mêla à celui du bois; Hapsatzja le vit disparaître sous les peaux tendues, écrasé par une énorme masse  aux reflets brillants qui l'avait effleurée en tombant et soulevait la poussière du sol sur plusieurs mètres dans sa chute..

        Il y eut d'abord un silence, comme une pause dans le temps. Puis tous les sons lui parvinrent en même temps : hommes, femmes et enfants hurlant dans la nuit, les poteries se brisant sur leur passage, son cœur battant à la chamade et le claquement étrange de ce qui ressemblait à d'immenses ailes raclant le sol en mouvements nerveux et désordonnés. Passé le temps de la stupeur pétrifiée, la jeune femme retrouva ses réflexes et rampa rapidement aussi loin que possible de la bête qui venait de d'atterrir sur la hutte nuptiale. Les membres du clan avaient déjà déserté les lieux;  dans l'obscurité, elle se savait incapable de savoir dans quelles directions ils avaient fui. Au comble de l'épouvante, ils avaient dû courir à l'aveugle aussi vite et aussi loin que possible, sans coordination. Au-dessus d'elle, un ballet étrange de monstres ailés se déroulait dans la lumière de la lune, striant le ciel de jets de flammes. La peur et la tristesse l'envahirent tout à coup.

-         Ekuzjeb! Appela-t-elle en tremblant, espérant un signe de vie parmi les débris de la hutte.

        De la vie, la bête qui luttait au sol contre sa propre masse en démontrait bel et bien, mais chaque tentative de se soulever écrasait davantage ce qui se trouvait sous elle. Le cœur au bord des lèvres, trépignant de rage, la jeune femme la maudit et la couvrit d'injures. Une paire d'yeux phosphorescents se fixèrent soudain sur elle, et un long râle lui apporta le souffle brûlant de l'animal. Presque inconsciemment, elle recula de plusieurs pas.

- Tu as tué l'homme que j'aime! Cria-t-elle, les joues ruisselant de larmes.

        Elle trébucha sur un cadavre, sans doute une personne piétinée dans la fuite, et se retint de pousser un hurlement d'effroi. Le battement des ailes de la bête se fit plus frénétique; ses yeux restaient fixés sur elle dans la nuit. Elle s'enfuit.

       

*       *       *

        Le jour la trouva assise sur une épaisse branche d'arbre moyen à l'entrée de la forêt où elle chassait régulièrement avec les hommes du clan. Ses larmes s'étaient taries, cependant sa colère et son dégoût n'avaient pas disparu. Durant la nuit, elle avait entendu de loin en loin crier les oiseaux étranges, puis la nature était redevenue silencieuse. Un vague espoir de retrouver Ekuzjeb vivant la poussait à revenir sur ses pas, mais la peur de se retrouver à nouveau face à la créature la pétrifiait.

        De son perchoir, il lui était impossible de voir le village, mais en cherchant alentour, elle trouverait bien des traces de fuite éperdue. Chaque famille avait dû fuir en protégeant ses membres, même au comble de la terreur. Elle descendit donc au sol avec méfiance et se mit en quête d'indices,  émue par les souvenirs, car c'était avec Ekuzjeb qu'elle avait appris la chasse, en le suivant alors que lui-même recevait l'enseignement des chasseurs du clan. Elle ne mit pas longtemps à trouver une piste et s'enfonça rapidement dans la forêt, ne tardant pas à croiser des sentinelles qui l'accueillirent avec une joie émue et la conduisirent dans un fossé assez profond, où plusieurs familles, tous totems confondus, s'étaient réfugiés. Lorsqu'on lui demanda des nouvelles de son époux, elle ne put retenir ses larmes en racontant son effroyable destin. Les femmes se pressèrent près d'elle pour la consoler.

- Quelle malchance! S'exclama l'une d'elle en se frappant la poitrine. Le seul homme qui voulait de toi pour femme est mort dans tes bras!

        Choquée par cette interprétation des faits, Hapsatzja n'eut pas le courage de reprendre la femme qui venait de l'offenser deux fois. Un peu plus tard, alors que les hommes cherchaient des raisons pour lesquelles les totems auraient pu les punir, elle en entendit un mentionner que les esprits n'avaient frappé que la tente des jeunes mariés.  Ces paroles ayant été prononcées assez fort pour que l'assemblée toute entière les entendent, tous tournèrent leurs regards vers Hapsatzja.

- Au fait, petite, ton totem est le Cheval, celui d'Ekuzjeb est le Loup des plaines, lança quelqu'un. Pour quelle raison voudrait-il d'un mariage qui va à l'encontre des lois de son totem alors que tu es une femme qui se comporte comme l'égale d'un homme? N'aurait-il pas plutôt préféré l'assurance de te garder à ses côtés?

        Un vague murmure d'approbation traversa l'assistance. Les joues encore humides de larmes, Hapsatzja se demanda ce que signifiaient ces remarques et ces questions. Désemparée, elle tenta de répondre, mais les mots trébuchaient sur ses lèvres, et elle se rendit compte qu'elle n'avait aucune envie de se justifier, d'autant que son mari venait de mourir.

- C'est tout de même étrange que ce soit l'oiseau cracheur de feu, le dragon craint par nos ancêtres,  qui ait tué ton mari, alors que tu crains le feu depuis ta naissance, déclara un homme blessé en plusieurs endroits, que l'on couvrait d'onguents préparés sur place. Tu as dû offenser les totems et ils t'ont châtiée!

        A ces mots, un lourd silence s'installa. De même qu'à la chasse elle reconnaissait le silence précédant la charge d'un animal en colère, elle ressentit dans le malaise grandissant la condamnation des siens. Qu'elle fût veuve au lendemain de son mariage n'attirait sur elle aucune réelle compassion : on cherchait seulement un responsable pour le malheur qui s'était abattu sur le village. Dans l'assemblée, une voix de femme s'éleva et réclama l'intervention des parents d'Hapsatzja, mais personne ne se manifesta. Elle était donc seule face à ses accusateurs.

- Nous ne voulons pas de toi ici, maudite femme, vociféra un chasseur en crachant vers elle. Emporte ton malheur dans la montagne et ne reviens plus!

        Une rumeur grondante enfla soudain, chargée de malédictions et d'accusations injustes. Etourdie par la brutalité du rejet dont elle était brusquement victime, Hapsatzja tituba lentement à reculons. Lorsqu'elle reçut la première motte de terre, elle s'arrêta, incrédule; puis rapidement les pierres et les fruits pourris suivirent, alors elle tourna les talons et s'enfuit à nouveau.

 

*       *       *

         Hapsatzja ne pleurait plus. Ayant couru jusqu'à l'épuisement, elle se retrouvait en vue de plateaux immenses, à la limite du territoire du Clan des plaines. Le paysage verdoyant scintillait sous les rayons solaires, l'herbe était douce et à plusieurs reprises, elle avait pu se désaltérer. Pourtant elle n'avait pas le courage de chasser pour se nourrir. D'ailleurs, elle n'avait pas faim, tant il lui semblait que sa tristesse emplissait son corps et son âme. Tout était immense autour d'elle. Seule, ridicule et impuissante, face aux dimensions impressionnantes de la nature, elle se sentait écrasée de solitude. Des souvenirs  de chasse avec les hommes du clan lui revinrent, mais elle les bannit rageusement de son esprit. Il ne lui était même pas venu à l'idée de rechercher ses parents; elle n'aurait pas supporté d'être rejetée par eux aussi. Sa mère, pourtant...

        Une flopée d'oiseaux traversant rapidement le ciel dans la direction opposée à sa marche attira son attention. Ce n'était pas la saison des migrations. Ils volaient vite, où donc allaient-ils? La réponse lui apparut très vite : fendant l'air avec une puissance et un aisance surprenantes, d'immenses créatures volantes, à l'image de celle qui avait détruit son bonheur, les poursuivaient en poussant des cris à glacer le sang.

        Soudain en alerte, Hapsatzja parcourut les environs des yeux, à la recherche d'un abri, pour au moins se soustraire à la vue des prédateurs. Malheureusement, elle se trouvait justement en terrain découvert. Jetant un nouveau regard au ciel, elle fut témoin d'un carnage aérien qui la fit frissonner: les prédateurs ailés avaient rattrapé la volée d'oiseaux en fuite, qui s'était fractionnée en plusieurs groupes, mais sans se disperser complètement. Çà et là, des cadavres de volatiles happés par les mâchoires qu'elle devinait redoutables piquaient soudain vers la terre, tandis que quelques bêtes plus chétives s'amusaient à les engloutir pendant leur chute. Tremblante, elle décida de ne pas bouger, afin de ne surtout pas attirer leur  attention, car leur gabarit et leur puissance leur permettait sans aucun doute de la soulever de terre sans effort. De plus, désarmée comme elle l'était, elle ne pourrait opposer aucune résistance significative. Ainsi commença une attente angoissante, pendant laquelle ses yeux suivirent tant bien que mal la chasse sanglante qui se déroulait au-dessus de sa tête. Elle ne dura pas longtemps, et elle se détendit progressivement en voyant les créatures repues voler, dans la direction qu'elle-même avait prise, vers les plateaux.       

        Lorsque, la nuque douloureuse, elle se fut assurée qu'aucune bête n'était plus dans le ciel, elle s'autorisa à bouger et se laissa choir d'épuisement sur l'herbe. C'est alors qu'elle le vit, un dragon vert au long cou arqué, ses ailes dorées déployées et ses serres tendues vers elle. Il arrivait si vite que la jeune femme ne se fit aucune illusion: fermant les yeux et protégeant du bras son visage, elle attendit le choc et la mort. Il y eut un choc, cependant la mort ne vint pas. Ses articulations craquèrent lorsqu'il l'arracha du sol, et la douleur cuisante du frottement de sa chair contre ses serres la fit crier. Ensuite, elle fut assaillie par le vertige et la nausée. Le souffle court, le cœur battant, elle envisagea de lutter pour se libérer de cette prise et mourir de sa chute plutôt que des dents de la créature, mais la panique la réduisait à une totale impuissance. 

        Combien de temps leur vol dura, elle ne put s'en rendre compte. Ses sens ne se réveillèrent que lorsqu'il desserra sa prise et qu'elle heurta instantanément le sol pierreux. Un vacarme assourdissant lui parvint alors, et elle craignit une autre mésaventure, mais en se redressant, son regard tomba sur un spectacle saisissant: devant elle, à perte de vue s'étalait une horde de plusieurs centaines de créatures hurlant et battant des ailes, allant et venant paisiblement, rassemblée autour d'un point d'eau aussi grand que son village.  Hapsatzja se raidit de terreur.

        Son arrivée n'était pas passée inaperçue: plusieurs têtes effrayantes aux dents acérées et aux regards perçants la dévisageaient à présent. La créature qui l'avait emmenée en ce lieu remuait et criait près d'elle. Intimidée mais résignée, la jeune femme ne chercha même pas à s'échapper. Quelques bêtes s'approchèrent, mais son ravisseur cria si fort en secouant ses ailes si violemment qu'ils reculèrent, puis se désintéressèrent d'eux rapidement. Elle se tourna alors vers la forme bestiale de son destin.

        Bien que d'imposante envergure par rapport à un humain, la bête figurait parmi les plus petites de son espèce. Hapsatzja était d'ailleurs surprise de le voir tenir tête aux autres. Ses écailles vertes luisaient à la lumière du soleil, son air farouche  et sa mâchoire puissante annonçaient une mort rapide. Avec un soupir las, elle s'allongea et ferma les yeux.

« C'en est fini, je ne suis plus rien pour personne, je ne suis plus que de la viande pour ton estomac », pensa-t-elle en s'efforçant de contrôler ses nerfs et sa respiration dans ses derniers instants. Elle tressaillit en percevant son souffle étouffant sur son visage, l'odeur de sang lui donna un haut-le-cœur. Il gronda sourdement, et elle le sentit flairer ses vêtement et ses cheveux; un peu de bave dégoulina sur sa poitrine. Une violente nausée la plia en deux et elle n'eut que le temps de se porter sur le côté.

« Sale bête, mange-moi, mais fais vite! » cria-t-elle avec agacement.

        Téméraire ou inconsciente, elle lui asséna un coup de pied à la tête. La bête surprise et furieuse gronda une nouvelle fois, puis étirant son cou tout en gainant son corps, cracha du feu. La terreur qui emplit alors Hapsatzja faillit la rendre folle : rampant, dérapant et trébuchant, elle mit autant de distance que possible, se jetant quasiment dans les pattes des autres créatures alentour. Ces dernières s'écartèrent avec ennui. Quoique prête à mourir dévorée, elle n'avait pas envisagé d'être exposée au feu : la tête cachée entre ses bras, elle se mit à sangloter. S'approchant d'elle dangereusement, le dragon exprima encore sa rage féroce. Un vide se créait autour d'eux : les autres dragons, sentant vraisemblablement l'imminence d'un autre souffle furieux, s'étaient écartés davantage. C'est à ce moment que , contre tout instinct de survie, dépassée par ses émotions, la jeune femme poussa un tel cri de colère que sa voix se brisa. Vidée de son énergie nerveuse, hors d'haleine, elle se força a regarder son adversaire qui reculait prudemment. Puis, tout à coup, elle s'écroula et perdit connaissance.

*       *       *

        Un coup de patte la réveilla. Encore épuisée par son effort, Hapsatzja se demanda pourquoi le dragon la fixait ainsi, tout en la bousculant. Allongé non loin d'elle, il agitait mollement sa queue couverte d'écailles rutilantes et tendait vers elle une patte aux griffes rentrées pour la pousser dans les côtes. Désormais sereine, Hapsatzja attendait l'heure du dîner...

        Le soleil descendait vers l'horizon, elle savait qu'elle ne passerait pas la nuit. Elle, qui chassait volontiers jusqu'à l'avant-veille, se trouvait maintenant dans la peau de la proie condamnée entre les pattes d'un prédateur joueur. U n nouveau coup de patte attira son attention. Lorsqu'elle croisa le regard de la bête, il lui sembla qu'il brillait d'une étrange manière. L'échange ne dura qu'un bref instant, mais elle se sentit audacieuse.

- C'est un animal comme toi qui a tué mon mari, dit-elle en levant les yeux vers le ciel.

        Le coup de patte qui suivit lui parut plus appuyé. Elle fronça les sourcils.

- Que veux-tu? Mange-moi vite! Dit-elle en éclatant d'un rire sinistre. Je ne fuirai pas.

        Comme s'il comprenait, le dragon se déplaça vers elle. Au lieu de la férocité qu'elle attendait, Hapsatzja fut surprise de ressentir de l'hésitation. Lorsqu'il allongea le cou et passa sa langue râpeuse sur son visage, elle fut d'abord interdite de dégoût, puis secouée d'un long rire nerveux. Elle savait que les animaux, comme les hommes, embrassaient leur congénères, en se léchant le visage, la fourrure, les plaies. Le geste de cette créature l'intriguait. 

- Tu ne vas donc pas me manger? Insista-t-elle, consciente qu'il ne pouvait comprendre ses mots. L'un des tiens a écrasé celui que j'aimais, pourquoi ne finis-tu pas ce qui a été commencé?

        A peine eût-elle prononcé ces paroles que la créature émit un long râle et recula, faisant racler les écailles de sa tête et de son cou sur le sol pierreux. Les dragons  avoisinants s'agitèrent. Un sentiment de tristesse et de culpabilité emplit alors la jeune femme, sans qu'elle sût pourquoi. Lorsqu'il fut assez loin d'elle – hors de portée de patte -, il se coucha lourdement, sans cesser de la fixer et de gémir.

- Quoi, je ne suis pas appétissante? S'écria-t-elle, en se levant, énervée.

        La nervosité des autres dragons augmenta,  l'un d'eux gronda sourdement, mais la créature verte se dressa contre lui, menaçante. Hapsatzja remarqua alors un petit objet brillant coincé entre les écailles de son flanc gauche, cependant, à cette distance, elle ne pouvait bien le distinguer. Les deux dragons s'observèrent un moment, puis le voisin mécontent s'éloigna en grognant. Lorsqu'il se retourna vers elle, son ravisseur la fixa de nouveau, allongeant le cou, et se recoucha comme avant. Seulement, il avait curieusement raccourci la distance de quelques pas. Incrédule, Hapsatzja sonda le regard de la bête.

- Est-ce que tu essaierais de m'apprivoiser?

        Pour en avoir le cœur net, elle tendit le bras. Faisant mine de l'ignorer, la bête agita paresseusement sa lourde queue dans les airs, puis la posa négligemment, la pointe frôlant les doigts tendus de la jeune femme. Une joie étrange l'envahit soudain : ils communiquaient! Une vive brûlure dans son estomac la ramena soudain à des pensées plus terre-à-terre.

- Mange-moi donc, je commence à avoir faim! Se plaignit-elle.

        Le dragon se redressa brusquement, et poussant un râle puissant, s'envola dans les airs.

*       *       *

        - De la viande crue?

        La chair déchiquetée d'une tête de bétail, sans doute un bœuf ou une vache bien grasse, faisait une petite mare de sang devant elle. Le dragon était à présent si proche que son souffle du dragon soulevait les mèches de ses cheveux.

- Je suis végétarienne, dit-elle avec une moue ennuyée. VE-GE-TA-RIEN-NE.

        Se mettant à quatre pattes, elle fit semblant d'arracher des herbes invisibles avec les dents et de les manger avec délice. Son manège attira l'attention des dragons voisins, qui se mirent à claquer des mâchoires frénétiquement. Elle éclata de rire.

- Vous êtes des animaux bien étranges.

        Puis, s'inspirant de son totem, elle se mit à hennir et galoper tant bien que mal autour de son gardien.

- Tu comprends? Je suis végétarienne.

        Le dragon s'envola, des cris l'accompagnèrent comme des encouragements, tandis que Hapsatzja secouait la tête, perplexe. Il ramena un cheval. Malgré la faim, elle le bouda jusqu'au lendemain.

        A l'aube, affaiblie mais contente de voir que le dragon vert avait veillé sur elle pendant son sommeil, elle lui sourit. Une douce sensation emplit alors son âme, et elle tendit la main encore une fois. Il présenta la gueule, les yeux fermés.

- Quand te résoudras-tu à me manger? Demanda-t-elle en le caressant. Je vais mourir de faim.

        Le dragon s'agita brusquement, poussant des hurlements qui furent repris par les autres. Une fois encore, l'objet brillant entre ses écailles attira le regard de la jeune femme. Était-ce un bijou? Secouant ses ailes et soulevant la poussière, il semblait en proie à la colère. Plusieurs de ses congénères prirent leur envol. Lui-même décolla puissamment.

 

*       *       *

        Le soleil était maintenant au zénith; la bouche sèche, la vue trouble, Hapsatzja se demanda combien de temps ce supplice allait durer. Elle n'était pas assez désespérée pour se tuer, et son corps robuste ne semblait pas près de renoncer à la vie, malgré son esprit résigné. Un à un, les dragons étaient revenus avec du gibier : oiseaux, rongeurs, bétail et diverses bêtes sauvages, dont des prédateurs mangeurs d'hommes. L'un d'eux avait rapporté un nid avec un morceau de branche dans  gueule : la jeune femme se jeta sur les feuilles qu'elle avala presque sans mâcher. Dans un nouveau cri retentissant, le dragon vert repartit en chasse avec ses congénères. A leur retour, les gueules chargées de baies, de fruits, de racines et de plantes, Hapsatzja ne put réprimer un sourire. Elle se nourrit lentement, sous le regard de son gardien et se laissa saisir entre ses griffes pour être portée près du point d'eau. L'eau était tiède et claire, elle but à longs traits, puis se dévêtit et s'y baigna longtemps. Toujours très faible, mais se sentant mieux, elle sortit de l'eau et marcha, nue, vers le dragon, dont elle fit le tour, faisant glisser ses doigts mouillés sur ses écailles. Enfin, elle put voir de près ce qui avait attiré déjà deux fois on attention : un bracelet de métal poli, qui lui sembla familier. La mémoire lui revint brusquement et recula d'un pas, stupéfaite. Poussant un long râle, le dragon vint l'envelopper de ses bras. Elle le laissa faire, songeuse.

- C'était donc toi, cette nuit-là, murmura-t-elle avec amertume.

        L'étreinte de la bête se resserra doucement autour d'elle. Pendant un instant, elle ne sut que faire:  des sentiments contraires se bousculaient dans son cœur, cependant elle n'avait pas la force d'en vouloir à la créature ailée. Jetant le bracelet dans l'eau, elle souhaita que son ami d'enfance repose en paix auprès de son totem et de ses ancêtres. Puis elle porta son regard vers la plaine, sur le territoire de son clan, un sourire de défi aux lèvres.

 

KAB

Par Kianbu - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil

Présentation

Recommander

Interrogez les devins!

Texte libre

Les textes publiés sur ce blog sont de ma création. Bien entendu, toute ressemblance avec d'autres fictions, des faits ou des personnes réelles est tout à fait fortuite.

W3C

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés