Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /2009 11:46
 

Le regard perdu dans l'immensité mouvante de la mer, Antoine réfléchissait. Le soir tombant amenait avec lui une brise assez fraîche; il tremblait un peu, mais il ne rentrerait pas dans la case pour autant. Le Bokonon l'avait bien soigné et lui avait imposé un rituel pour le familiariser avec les fétiches, pourtant il ne supportait d'être sous le regard de ces choses. A la fois esprits et solides, vivantes et choses, alliées et ennemies... Leur nature ambiguë le déroutait, plus que leur aspect. En plus de cela, elles tenaient son âme en leur possession.

Il se sentait changé, mais cela ne provenait pas de cette perte : cela émanait de sa poitrine, du pouvoir de Persius. La colère lui venait parfois brusquement par bouffées, puis l'envie de détruire et la faim. La faim ultime. Une telle faim, qu'il doutait alors de contenir toute autre viscère qu'un estomac de cinquante litres dans son ventre amaigri.

Curieusement, le Bokonon se trouvait toujours opportunément près de lui quand il passait par ces phases étranges. Dire qu'il était surveillé serait exagérer. Il ressentait plutôt une sorte de malaise constant, l'impression de n'être jamais bien loin de l'influence de son hôte et de ses protecteurs. Pourtant, il n'aurait guère l'occasion de causer de tort à personne, car durant les quelques jours qu'il avait passés sur cette plage, il n'avait pas croisé âme qui vive une seule fois. Selon les dires du Bokonon, les villageois des environs ne s'aventuraient pas dans ces parages, de peur d'y rencontrer Mamiwatta, une créature marine jalouse et envoûtante, dont la légende courait depuis des siècles. Lorsque Antoine lui avait jeté un regard dubitatif, il avait éclaté de rire et reconnu que les fétiches s'étaient chargé de semer le doute et la crainte dans les villages alentours.

- Tu n'as pas idée de la quantité de travail que cela représente, d'être un Bokonon pour plusieurs villages, s'était plaint le sorcier. Chaque femme et chaque homme ne trouve d'autre réponse à ses angoisses que par l'intercession de la magie. Ils finissent tous par oublier que les actes de la vie quotidienne ont des causes et des conséquences, et qu'il suffit souvent de faire confiance à son instinct pour résoudre ses problèmes.

Avec un petit sourire, Antoine s'était demandé quel problème son hôte avait voulu résoudre en achetant la protection des fétiches, mais il n'avait rien dit, se rappelant que la magie lui avait appris, à lui aussi, deux ou trois leçons de vie profitables. Ils avaient prévu d'attendre qu'il ait repris des forces et que les fétiches aient enfin confiance en lui, avant de tenter d'entrer en contact avec Persius. Et même si le Bokonon avait confiance en ses pouvoirs, il ne cessait de répéter qu'il ne pouvait rien contre le Maître du Néant lui-même.

« Mais Persius ne peut se laisser absorber par le Maître du Néant, » pensa Antoine en soupirant, s'agrippant distraitement au sable de la plage. « Il est tout de même humain : comment pourrait-il détruire un monde qui l'a élevé?» Il étudia la question pendant un moment, sentant le doute s'insinuer dans son esprit. Temer n'avait-elle pas assassiné les adultes qui la gardaient, pour venger la mort de ses parents? Se pouvait-il que le fils de Ror-ga-Sulok fût empreint de la même haine?

Une soudaine nostalgie étreignit son cœur : il devait renoncer à tout espoir de revoir sa famille, ses amis et la vie qu'il avait avant. La magie lui avait volé cela. Elle lui avait donné les clefs de la perception d'un monde exceptionnel, fait d'apparences et d'improbables vérités, mais elle lui avait pris son monde d'origine. Si peu de temps s'était écoulé depuis son premier voyage, pourtant il avait déjà oublié certains noms, certains visages... Ou bien était-ce le pouvoir de Persius, qui le vidait de son passé?

Un mouvement suspect dans le sable près de lui le tira de sa réflexion angoissée. Tracé par un doigt invisible, son nom apparut, avec une petite faute d'orthographe. Malgré son inquiétude, Antoine sourit : le Bokonon l'appelait. Le temps était venu de quitter cette inertie déprimante et d'envisager des solutions. Un peu raidi par le froid, il se leva en égrenant le sable resté prisonnier de sa main. Pour jouer, il en garda un peu, qu'il confia d'abord au vent, avant d'y appliquer son pouvoir de télékinésie. Il n'était pas doué avec les particules minuscules, il fallait qu'il se concentre plus.

Il arriva à la case que la lune éclairait désormais sous un ciel étoilé. La première nuit, il s'était étonné de voir autant les lueurs, à présent il était blasé. A défaut d'électricité, une sphère lumineuse inondait la pièce d'une lumière claire, presque aveuglante. Le Bokonon était assis en tailleur sur une natte, son maigre torse dénudé, entouré de cinq fétiches puissants dont Antoine avait oublié le nom. Il attendit d'être invité à s'asseoir pour imiter la pose de son hôte.

- Dis aux fétiches ce que tu veux, mais réfléchis bien avant de parler! Ordonna le sorcier.

Et il entra aussitôt en transe. Tandis qu'il se couvrait de sueur et que ses yeux se révulsaient soudain, Antoine fixa les fétiches tour à tour, le cœur battant à la chamade. Se tromper lui était interdit, car les fétiches étaient sévères en affaires : il ne donnaient que ce qu'on leur avait demandé, avec toutes les conséquences néfastes que cela pouvait comporter. Et il n'y avait pas de service après-vente, il risquait donc de perdre son âme à jamais, pour un résultat nul. Le Bokonon psalmodiait à présent des paroles inintelligibles, Antoine se concentra pour occulter cette distraction. Qui pouvait-il vraiment contacter pour obtenir de l'aide? Le nom sortit de sa bouche au moment même où l'idée effleura son esprit sous pression, franchissant ses lèvres malgré lui.

- Temer...

« Quel idiot je suis! » pensa-t-il en étouffant un juron. Les fétiches restèrent immobiles, tandis qu'il portait ses mains à sa bouche, catastrophé. Le Bokonon lui-même ne semblait pas réagir. Il hésita. Peut-être n'avaient-il pas entendu? Peut-être pouvait-il demander autre chose? Il allait de nouveau parler, lorsque que le sorcier lui adressa la parole, d'une voix haut-perchée:

- Ah, Antoine, c'est toi! Comme je suis heureuse de sentir ta présence!

Perturbé, Antoine jeta un regard mal assuré aux fétiches. Persius se transformait en femme, il le savait, mais il n'avait jamais vu le Bokonon le faire. D'ailleurs, il avait gardé son apparence masculine, alors il ne comprenait pas bien ce qui se produisait à cet instant.

- Antoine, nous n'avons pas le temps pour ces enfantillages, reprit le Bokonon. Je ne pourrai pas lutter longtemps contre le pouvoir qui me retient.

Des gouttes de sueurs commencèrent à perler sur sa nuque, et Antoine esquissa un mouvement de recul.

- Ne sois pas lâche! Continua le sorcier. Écoute ce que je vais te dire, car c'est très important: Persius n'est plus lui-même! Il a déjà gobé plusieurs mondes, et Ceta est incapable de lui tenir tête. On dirait qu'elle n'ose pas affronter une nouvelle fois le Maître du Néant... Je ne comprends pas, c'est mon modèle, et elle est invincible depuis qu'elle est maîtresse de Pertès!

- Temer, c'est toi? Demanda Antoine, le cœur soudain plus léger.

- Eh bien, oui, imbécile, puisque tu m'as invoquée! Répondit le Bokonon d'une petite voix furieuse.

Il se mordit l'index pour ne pas éclater d'un rire nerveux, tant il était soulagé.

- Où es-tu?

Il y eut un court silence consterné, puis un soupir.

- Je suis dans le ventre du Maître du Néant.

Nouveau silence.

- Comment est-ce possible?

- Persius est revenu à l'internat, nous nous sommes battus. J'aurais pu le vaincre s'il n'avait pas puisé dans le pouvoir de son père à nouveau. Et là, le Maître du Néant nous a engloutis tous les deux...

 

 

La suite à la prochaine connexion... ou la suivante :-S!

 

KAB

Par Kianbu - Publié dans : Gardiens des Mondes Fantasy - Communauté : Gardiens des Mondes Fantasy
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