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Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 10:13

   

Coupure de courant


Anne était en train de remettre en forme son curriculum vitae, quand toutes les lumières de son studio s’éteignirent d’un seul coup. Ce n’était pas le moment : elle avait un entretien le lendemain dans une agence d’intérim, et on lui avait spécifiquement demandé un CV à jour. En plus, son ordinateur ne disposait pas d’un onduleur, alors toutes ses modifications étaient perdues… !
« Quelle journée de merde ! » pensa-t-elle en se dirigeant à tâtons vers l’entrée du studio minuscule où ses parents l’avaient installée, en la virant de chez comme une malpropre, pour ses dix-huit ans. L’immeuble dans lequel elle habitait était vieux et l’escalier en colimaçon qu’elle empruntait pour rentrer chez elle, au deuxième étage, était étroit et peu engageant. Tous les soirs, autour de vingt heures, les voisins faisaient la cuisine, inondant son petit espace d’une odeur infâme de poisson en sauce. Tout en marchant, elle butait sur les affaires qu’elle n’avait pas la place de ranger dans ses quelques meubles. Cette coupure tombait vraiment mal : elle était rentrée furieuse et avait balancé négligemment son sac, son manteau et son porte-documents de chercheuse d’emploi. Pour se changer les idées, elle s’était alors attelée à ce curriculum. Finalement, sa colère la reprenait au fur et à mesure que ses affaires éparpillées ralentissaient et compromettaient sa progression vers le disjoncteur.
Elle s’était disputée avec son meilleur ami, quelques heures plus tôt, et gardait en travers de la gorge les critiques acerbes qu’il lui avait faites. « Il m’a traitée d’intolérante, l’enflure ! », pensa-t-elle en s’arrêtant pour donner un violent coup de pied dans l’objet mou qui entravait sa marche. Ce devait être l’oreiller de son futon. Comment pouvait-il la traiter d’intolérante, alors qu’elle le supportait, lui, ce dépendant, cet assisté, ce grand dadais incapable de s’occuper de lui-même et de faire un choix assuré ? Elle qui le laissait squatter chez elle quand il avait le cafard ! Elle s’était emportée et lui avait reproché de ne prendre aucune initiative, et d’être si prévisible que sa compagnie en devenait ennuyeuse. Oui, elle avait dit ça, à son meilleur ami. Et alors ? Elle était franche ! Depuis quand l’honnêteté était-elle un défaut ?
Soudain, un bruit attira son attention. Quelque chose avait raclé contre le mur qui séparait ce qu’elle considérait comme sa chambre de la pièce principale du studio. Pendant une demi-minute, elle se tut et écouta, l’oreille tendue, les yeux écarquillés dans le noir, à l’affût du moindre son. Mais à part les voisins d’en face, sur son palier, elle n’entendait que les klaxons et les bruits habituels de la rue. Le cœur battant, elle se souvint qu’elle avait été suivie par un individu à l’air louche, quelques jours plus tôt, alors qu’elle revenait de faire ses courses au supermarché. L’homme avait eu l’air de vouloir rentrer avec elle dans l’immeuble, alors elle s’était retournée pour le dévisager, et il avait finalement continué sa route, en lui adressant un long regard. C’était un grand type maigre dans la vingtaine, marchant courbé et vêtu d’un jean délavé et crasseux, et d’une chemise à carreaux depuis longtemps démodée. Sa barbe mal rasée lui donnait un air de truand de western, et ses yeux brillants et fuyants ne lui inspiraient pas confiance. Elle aurait parié qu’il se droguait et qu’il en avait après son sac à main… Son quartier était populaire mais pas forcément mal fréquenté, pourtant. Ce devait être un rôdeur occasionnel, profitant d’opportunités trop belles pour être refusées, comme une petite vieille gâteuse marchant seule dans la rue, ou une femme à l’air désespéré, et distraite par ses soucis. Enfin, comment aurait-il pu connaître le numéro de son logement : elle n’était pas listée au rez-de-chaussée comme les autres parce que ses parents n’avaient pas voulu payer de supplément. Au début, ça l’avait contrariée, et puis elle s’y était habituée. Pour le courrier, elle faisait du charme à la concierge et tout allait bien ! La concierge ne la trouvait pas intolérante, elle !
Reprenant prudemment sa progression dans l’obscurité, Anne parvint enfin au seuil de la pièce qui faisait office de salon, de cuisine, de salle à manger et de hall d’entrée à la fois. Un peu de la lumière des appartements situés de l’autre côté de la cour interne de l’immeuble entrait par la fenêtre dépourvue rideau, l’éclairant faiblement. Si quelqu’un s’était introduit chez elle, elle le verrait tout de même un peu. D’un pas plus sûr, elle avança, tendant déjà le bras pour ouvrir le boîtier, lorsqu’elle crut voir du coin de l’œil une ombre bouger. Vivement, elle se retourna et parcourut la pièce du regard, s’obligeant à ne pas céder à la panique. Soudain, elle distingua la longue silhouette d’un intrus près de la porte qu’elle venait de passer et gonfla ses poumons pour crier. Au lieu du hurlement strident qu’elle avait imaginé, seul un son rauque, affaibli par la peur elle-même, sorti de sa bouche. L’intrus n’avait pas perdu une seconde, et le temps qu’elle s’éclaircisse la gorge, en s’étouffant presque, il avait bondi vers elle et appliqué une main ferme sur ses lèvres.
« - Ha ha, on fait moins la maligne, maintenant ! » gronda-t-il d’une voix sourde et menaçante. « Arrête de gigoter comme ça ! »
Ruant, remuant, mordant, Anne refusa d’obtempérer, recherchant au fond de sa gorge le son qu’elle n’avait pu produire, et qu’elle savait être la première arme d’une femme sans défense ; mais le manque d’air, la panique qui la tenait et l’angoisse qui nouait son ventre la réduisaient à une victime quasi silencieuse. Par chance, elle se souvenait avoir vu des mouvements de self-défense dans des films à la télévision, aussi piétina-t-elle du talon les orteils de l’agresseur en lui assénant avec violence un coup de coude dans le ventre. Le grognement de douleur qu’il lâcha la fit presque sourire, comme il desserrait son étreinte.
« - Aïe, tu m’as fait mal ! » l’entendit-elle se plaindre d’une voix vaguement familière.
Sans prêter attention à ses paroles, elle tendit le bras vers la table à manger toute proche et saisit au hasard un objet fin, qu’elle serra fébrilement dans sa main, se rendant compte avec désespoir qu'il ne s'agissait que d'un stylo à bille.
« - Ne m’approchez pas, je suis armée ! » cria-t-elle, priant pour que les voisins entendent sa voix déchirée. « Au secours ! »
« - Vas-y, arrête ça!» grogna-t-il en avançant vers elle.
Instinctivement, Anne leva le bras et l’abattit violemment sur la silhouette qui la menaçait de nouveau. L’objet qu’elle tenait parut s’enfoncer dans le corps de l’intrus, et un liquide chaud et poisseux le fit glisser de sa main, tandis que son agresseur poussait un cri étranglé.
« - Mais… Pourquoi…? C’était juste pour rigoler…», murmura l’homme d’une voix gargouillante en tombant lourdement au sol.
Le silence revint dans la pièce après un temps, et elle commença à trembler, en proie à un doute effroyable. D’où cet homme la connaissait-il ? Trop perturbée pour bouger, elle entendit comme dans une autre vie le tambourinement à sa porte.
« - Mademoiselle Anne, est-ce que tout va bien ? » cria une voix féminine lourdement chargée d’accent portugais qu’elle reconnut comme celle de sa voisine.
La gorge nouée, les lèvres collées, la bouche sèche, elle tenta d’articuler une réponse, sans succès. Les coups à sa porte s’arrêtèrent soudain, et le silence revint. Puis, brusquement, la porte s’ouvrit avec fracas et le mari de la voisine fit irruption dans le studio en soufflant bruyamment. La lumière du couloir illumina la pièce, et tous les regards convergèrent vers le corps ensanglanté étendu sur le parquet.
« - Oh, mon Dieu ! » s’écria la voisine en portant les mains à sa bouche, le visage déformé par l’horreur.
Le voisin soupira et se pencha sur le corps pour l’examiner.
« - Il est mort », conclut-il d’une voix calme. « Vous l’avez planté dans la gorge avec votre stylo. Il faut appeler la police.»
Puis il se leva, et Anne le regarda s’approcher sans le voir.
« - Vous êtes en état de choc », observa-t-il. « Il a dû essayer de vous prendre par surprise, mais vous avez eu un sacré réflexe, ma petite dame. Tout va bien, maintenant, c’est fini… »
Il continua à parler jusqu’à ce que la police arrive, mais Anne ne l’écoutait plus. Son regard fixe ne quittait plus le cadavre sanglant de celui qui avait été son meilleur ami, un ami tel qu’elle lui avait confié le double des clefs de son appartement.
 
KAB (N.T.)
Par Kim Ann Burden - Publié dans : Nouvelles
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Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 10:23

Fantasme


Elle est belle. Sa peau bronzée brille comme du cuivre, et ses cheveux bouclés relevés au-dessus de sa tête ressemblent aux raisins qui ont donné à Bacchus le vin et l’ivresse. Une mèche tombe négligemment sur son visage fin de princesse du désert, souligne la hauteur de ses pommettes d’un trait noir et brillant.
Elle ne me regardait pas, mais quand j’ai cherché ses yeux, je les ai trouvés sur moi, pointus et perçants comme les yeux d’un aigle, mais beaux comme ceux d’une biche perdue dans la savane. Son nez percé est tout en courbes élancées, et surplombe sa bouche digne du Baiser de Dieu.
Elle me regarde maintenant. Elle lit le désir dans mes yeux, c’est sûr. Lentement, elle me guide sur son corps svelte et souplement allongé sur le sol. Sa robe est moulante et généreusement décolletée, offrant sa poitrine sculptée dans le bois le plus noble à mes regards éperdus. Son bras musclé soutient sa tête, sa main d’artiste caresse le sol légèrement, du bout de l’ongle. J’en ai des frissons. Son corps s’étend jusqu’au bout du monde, et ses hanches sont des dômes qui tenteraient les plus frileux spéléologues. Que sa jambe est bien moulée, tout en muscles et en reflets de lumière ! Et son pied ravissant enfermé dans cette sandale fine ?
Elle n’est là que pour moi. Je le sais. Elle a fait tout ce chemin depuis le désert, elle a traversé les savanes et les forêts pour moi. Rien que moi. Ses yeux me le disent. Leurs iris sont rouges comme le sable de l’intérieur des terres, comme la lave en fusion, comme le sang des princesses. Et elle n’est là que pour moi.
«- Anne, tu rêves ? »
Oui, je rêve. Malheureusement, je rêve. Il y a juste un homme en face de moi. La belle princesse du désert est partie. Il l’a chassée. Et il me regarde de la même façon que je la regardais, elle, et il me désire aussi fort. Il avance vers moi, et son corps d’homme me paraît grossier. Un sentiment de dégoût m’envahit soudain : j’ai envie de fuir loin, très loin… Et il me semble que rien ne pourra apaiser mon désir tant que je n’aurai retrouvé ma perle du désert.

KAB (N.T.)
Par Kim Ann Burden - Publié dans : Nouvelles
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Mardi 6 février 2007 2 06 /02 /2007 10:40
 
Les poursuivants


Ils me poursuivent, tous vêtus de blanc et criant mon nom comme si nous étions vraiment frères. Les rues sont désertes, je suis tellement drogué que je ne sais pas quel jour on est, mais j’ai retrouvé mon chemin dans la forêt et je ne suis plus tout seul. Ils sont derrière moi, je les entends crier et se rapprocher, mais je ne m’arrêterai pas cette fois.
Je les déteste, eux tous et leur secte ! Je vivais tranquillement, je ne leur avais rien demandé, et puis un jour, je me suis senti mal, je suis allé parler à leur gourou, et il n’a plus voulu me lâcher. Il avait l’air si gentil, au début, comment savoir que c’était pour mieux m’attirer dans son piège ? Il me prenait le bras et me souriait en parlant d’une voix douce. Comment aurais-je pu deviner que c’était pour mieux me contrôler ? Avant d’avoir pu prendre conscience de ce que je faisais, je me suis retrouvé parmi eux, soumis à leur rituel d’adoration et de soumission étrange. Tous les jours, il fallait faire ses ablutions, manger cette nourriture infâme et adorer le gourou. Il faisait la revue de ses adorateurs deux fois par jour, et il fallait répondre à ses questions sous peine de tomber malade et de ne plus quitter le lit. Au début, je criais et je demandais aux autres de me laisser partir, mais ils me regardaient avec ce sourire compassé et coupable, qui cachait le sadisme où les avait amenés le gourou. Ils m’ont drogué, et j’ai cru que jamais je ne pourrai me lever tant il me semblait que je n’avais plus ni force ni raisonnement. Ils me droguaient et se moquaient de moi, avec leurs questions et leurs sourires sarcastiques, comme s’il n’y avait pas de plus grand plaisir que de voir un homme incapable de se révolter.
- Il est là ! Attrapez-le avant qu’il ne traverse la rue !
Ha, ha ! Trop tard ! Je suis faible, mais mon amie m’aide. Ils lui font peur, à elle aussi, je le vois sur son visage. Elle me guide vers sa maison, parce que je ne peux pas me sauver tout seul. Quand je l’ai croisée dans la forêt, elle jouait à cache-cache avec son petit frère, et elle ne voulait pas arrêter de jouer pour m’accompagner. J’ai réussi à la convaincre qu’elle n’arrêterait pas vraiment de jouer à cache-cache, et j’ai dû lui promettre de la ramener quand maman aura fini de jouer au docteur avec Tonton Francis. Au début, je ne croyais pas pouvoir retrouver la vie normale, avec des gens normaux et des habitudes normales, parce que, dans la secte, ils vous font croire qu’il n’y a qu’eux à des kilomètres à la ronde. Il est interdit de sortir, même pour profiter du soleil.
- Attention ! Le voilà ! Ne le laissez pas s’échapper !
J’entends des pas précipités derrière moi. Non, je ne veux pas qu’ils m’enlèvent à nouveau. Je me mets à courir avec mon amie. Elle est petite, mais elle court aussi vite que moi.
Sur le trottoir, je croise une jeune femme qui me fixe avec de grands yeux et se met à hurler. Je m’arrête une seconde pour lui sourire, et elle s’enfuit en courant vers les autres.
- Finissons-en : le sédatif est prêt ?
Mon réflexe de Pavlov, à moi, c’est de prendre mes jambes à mon cou quand j’entends le mot « sédatif ». J’aime bien courir, en plus, ça fait du bien dans tout le… Aïe ! L’un d’eux me pousse par terre et ma tête cogne le bitume. Mon amie est tombée aussi, je l’ai lâchée dans ma chute. Ils me tiennent, mais je me battrai jusqu’au bout. La seringue approche. Je me battrai au moins jusqu’à ce que je n’en aie plus la force. Maudite secte ! Maudits « frères » ! J’étais presque libre… !
- Bon, on lui a réglé son compte, c’est parfait. Ramenez-le à l’hôpital. Et l’un de vous peut-il ramasser la tête de la gamine qu’il a décapitée dans le forêt ? Occupez-vous de la passante, je crois qu’elle va tourner de l’œil… !
Un « frère » s’approche de mon amie et l’aide à se lever. Elle me regarde et elle a l’air terrorisée de voir qu’ils m’ont encore capturé. Je voudrais leur dire de reposer sa tête sur son cou en repassant par la forêt, mais mes yeux se ferment malgré moi. Pourtant, il ne faut pas qu’ils oublient : comme elle préférait continuer à jouer dans le parc plutôt que m’accompagner, j’ai juste emporté sa tête avec moi pour qu’elle puisse me guider et jouer en même temps. S’ils ne la lui rendent pas, elle risque de la chercher longtemps et de se fâcher…

KAB (N.T.)
Par Kim Ann Burden - Publié dans : Nouvelles
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Vendredi 27 avril 2007 5 27 /04 /2007 16:23
- KI-N-YŌ-BI
      Allongée sur son lit, Anne réfléchit un instant, fixant distraitement le doigt inquiet qu’Aōruni avait levé mécaniquement. Qu’est-ce que ce mot pouvait bien signifier ?
- Entreprise ? risqua-t-elle.
      Aōruni secoua lentement la tête, les sourcils froncés et les lèvres serrées.
- Tu as eu plusieurs semaines pour apprendre ton vocabulaire, dit-il d’une voix sourde, un brin menaçante. Et tu n’as rien révisé !
      Anne essaya de se concentrer encore, sans succès : son esprit s’évadait systématiquement des grilles de kana posées en face d’elle pour se trémousser d’avance sur la piste de danse du Six Seven. C’était vendredi, et avec les filles, elles s’étaient mises d’accord pour entrer gratuitement avant minuit, grâce à des invitations récupérées sur Internet ; mais l’intransigeance d’Aōruni, son professeur de japonais, mettait ce plan en péril. En effet, absent pour des raisons de santé depuis plus d’un mois, il avait tenu à fêter la reprise de ses cours à domicile avec un contrôle corsé.
- Allez, fais un effort, dit-il avec un soupir. KINYŌBI.
- Ch’sais pas ! râla Anne, surveillant l’heure du coin de l’œil.
      Il surprit son regard et croisa les bras d’un air buté, se calant un peu plus confortablement sur sa chaise.
- Je ne pars pas avant que tu te soies souvenue du sens de ce mot.
      Se prenant la tête à deux mains, Anne poussa un long gémissement.
- Mais je ne sais pas, moi ! s’écria-t-elle. Et puis j’en ai marre ! Je devrais déjà être en train de me préparer. Je sors ce soir !
- KINYŌBI ?
- JE SAIS PAS !
- Mauvaise réponse !
      Son ton à lui aussi était devenu désagréable. Anne se leva du lit et se dirigea vers la penderie.
- Bon, je vais faire comme si tu n’existais pas, annonça-t-elle froidement. Je vais me préparer. Tu pourras faire la tête autant que tu voudras, je ne connais pas ton fichu mot !
- Presque six semaines pour apprendre tes leçons ! lâcha-t-il. Tu ne te rends même pas compte du mal que tu te fais : une langue, ça se travaille, ça s’utilise ou bien ça se perd !
- Je me fais du mal si je veux, répliqua-t-elle en se choisissant une robe. Maintenant, si tu veux bien m’excuser…
      « Non mais, il manque pas de toupet, lui ! » pensa-t-elle en pénétrant dans la salle de bains. Elle prit une douche rapide, se parfuma, s’habilla, se maquilla et ressortit la conscience tranquille.
- KINYŌBI !
      Il n’avait pas bougé. Son visage trahissait simplement une colère encore plus grande que lorsqu’elle avait abandonné.
- Ah, KINYŌBI, KINYŌBI, maugréa-t-elle avec un mouvement d’exaspération. Ce n’est pas le bon jour, dommage !
      Il leva les yeux aux ciel.
- Peu m’importe que tu sortes ou que tu attendes de la visite : débrouille-toi pour retrouver ce mot dans ta mémoire..
- Je n’y arrive pas !
      Elle s’était débrouillée pour faire grincer sa voix en criant, il l’ignora. Elle regarda les livres ouverts et le dictionnaire de japonais par terre, mais il secoua la tête.
- Ta mémoire ! dit-il en indiquant son front du doigt.
      Elle réfléchit encore.
- Je ne trouve pas.
      On frappa à la porte. Anne entendit les gloussements des copines et se prépara mentalement pour le savon qu’elle allait prendre. Delphine, Sonia et Pervenche entrèrent et roucoulèrent en découvrant Aōruni.
- Oh, c’est ton professeur de japonais ? dit Delphine en se jetant presque sur lui pour se présenter.
      Les autres firent de même en riant, et Anne s’aperçut avec soulagement qu’il faisait une excellente diversion pour son retard.
- Bon, on n’a pas que ça à faire, les filles ! dit-elle, endossant le beau rôle. Il faut y aller.
- Tu veux venir avec nous, Aōru? fit Pervenche d’une voix qui annonçait une drague éhontée.
      Il secoua la tête avec un sourire.
 - Non, merci. J’attends qu’Anne retrouve la signification du mot KINYŌBI pour partir.
- Ah, mais c’est qu’il est buté ! s’écria Anne en serrant les poings.
      Elle s’approchait de lui d’un air menaçant quand Sonia l’arrêta d’un geste de la main, un sourire narquois aux lèvres.
- Attends, dit-elle. Je m’en occupe.
      Son ton était si calme et si résolu qu’Aōruni lui jeta un coup d’œil inquiet. Les filles se mirent à ricaner. Avec une lenteur angoissante, elle marcha vers lui.
- Toutes ces langues étrangères me fascinent, dit-elle d’une voix suave en le fixant comme une proie.
- KINYŌBI, répéta Aōruni, l’air pas très rassuré.
      A peine eût-il fini de parler qu’elle avait enfourché ses genoux et lui roulait une pelle grand luxe. Les autres pouffèrent de rire en le voyant se débattre comme un beau diable. Lorsqu’elle le libéra, il saisit ses affaires en panique et s’enfuit en courant. Les filles laissèrent exploser leur hilarité. Sonia possédait un indéniable talent d’emballeuse : elle mettait les hommes dans tous leurs états.
- Anne, tu devrais avoir honte, dit Sonia. KINYŌBI signifie « vendredi ».
- Ah, bon ! fit-elle, surprise. Comment sais-tu cela ?
      Sonia prit un air mystérieux et coquin :
- La pratique des langues étrangères, sans doute...
KAB (N.T.)
 

 

 
Par Kim Ann Burden - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Communauté des Langues Agiles
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Jeudi 17 avril 2008 4 17 /04 /2008 08:08

Le Reflet dans la Vitre  (disponible en version PDF) 

            La rame de métro crissait et grinçait comme un prédateur de fer, tandis que ses soubresauts berçaient doucement Gilles, dont les yeux se fermaient malgré eux, en dépit des nombreux cafés qu’il avait avalés pour tenir jusqu’au bout de cette interminable journée. Assis sur un strapontin, le front contre la paroi de métal, il comptait mentalement les stations qui s’égrenaient une à une jusqu’à son arrêt.

            Il n’y avait pas beaucoup de monde à cette heure-là, mais la plupart des sièges de la voiture étaient occupés. Face à lui, une mère devisait gaiement avec sa petite fille habillée de rose. Un petit garçon la regardait, comme fasciné, accroché à la barre, serré contre les jambes de son père en pleine conversation au téléphone. Le strapontin près de Gilles était inoccupé, mais ni le petit garçon ni son père ne semblaient vouloir s’en servir. Soudain, tous sursautèrent : sans crier garde, un musicien ambulant venait de faire siffler son accordéon et entonnait une chanson aussi éreintée que lui.

            Gilles ferma les yeux. La musique couvrait les hurlements du métro dans les tunnels, mais elle l’irritait plus qu’elle ne le détendait. Avec un petit sourire, il imagina avec quel plaisir il glisserait son disque favori de musique classique dans sa chaîne hi-fi en rentrant chez lui. Une voix féminine annonça l’arrêt juste avant le sien. Son sourire s’élargit et il ouvrit les yeux. Ce qu’il vit alors lui coupa le souffle, et il regarda autour de lui avec stupeur, incapable de faire le moindre mouvement ou de prononcer la moindre parole devant l’improbable spectacle qui s’offrait à ses yeux.

            Le train s’était arrêté. Pas dans une gare, mais dans un tunnel obscur. Il faisait soudain chaud, sa peau le brûlait, pour une raison qu’il ne pouvait s’expliquer, tandis qu’il tremblait de froid ; pourtant, ce n’était pas ce qui le préoccupait pour le moment. L’accordéon du musicien s’était tu brusquement dans un accord dissonant, et un à un, les voyageurs s’étaient mis à pousser des hurlements d’horreur. Bouche bée, Gilles se leva de son strapontin en tremblant, les yeux rivés sur les voyageurs en face de lui, contenant tant bien que mal le haut-le-cœur qui l’avait soudain saisi. A la place de la jeune femme à la silhouette avenante qu’il avait vue quelques instants plus tôt, se tenait un corps écorché, comme brûlé au troisième degré, vêtu des lambeaux d’étoffes ensanglantées et serrant fébrilement dans ses bras une petite fille défigurée dont le visage à vif suintant de sang n’avait plus rien d’innocent. La petite se débattait, tentant de repousser de ses maigres forces l’être terrifiant qui la tenait prisonnière. Et plus elle la repoussait, plus celle-ci la serrait contre elle en criant d’effroi. A la place du petit garçon fasciné et de son père s’agitaient à présent deux écorchés hystériques. Ce qui avait été un enfant s’était détaché rapidement de ce qui avait été son père et reculait maintenant vers la porte à côté de laquelle Gilles restait tapi. Il vit avec angoisse que le crâne de la chose qui se déplaçait vers lui était ouvert, révélant une matière blanchâtre qu’il n’eut aucun mal à identifier.

            Des cris stridents poussés derrière lui le firent sursauter, et il se mit à courir entre les sièges sans regarder derrière lui. Cependant, ce qu’il voyait en avançant dans la rame le glaçait d’horreur : partout, les gens paraissaient s’être transformés en êtres répugnants, semblables à des cadavres sanguinolents en panique. Les uns se repoussaient, les autres s’agrippaient, tous se débattaient. Alors qu’il arrivait au bout de la deuxième rame, il vit l’un d’eux en poignarder un autre. A sa grande stupéfaction, ce dernier ne parut pas le moins du monde affecté, malgré le ruisseau de sang qui s’échappait de son ventre. Au comble de la terreur, Gilles poussa un cri rauque.

Tout à coup, on le poussa brutalement et, en tombant contre les portes fermées, il eut pleinement conscience de la furieuse cavalcade qui résonnait à présent dans la voiture. Il entendait nettement le cliquetis des portes dont on actionnait vainement les loquets, le claquement des strapontins qui se relevaient brusquement, le couinement des chairs sanguinolentes dans les chaussures martelant le sol au pas de course…

            Puis il se releva, s’appuyant sur ses paumes et s’étonnant de découvrir ses mains également largement cloquées et écorchées. Son souffle se fit plus rapide, et il n’osa pas détourner le regard de ses mains tremblantes, conscient de la vitre qu’il avait maintenant face à lui et qui, avec son fond noir, ne manquerait pas de lui renvoyer son image. « Oh, mon Dieu, faites que je ne sois pas comme eux », murmura-t-il en retenant péniblement un sanglot. Un fuyard le bouscula, et il vit malgré lui son reflet dans la vitre.

Dieu n'avait pas entendu sa prière. 

 

KAB

Par Kim Ann Burden - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Autres Mondes...
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Mercredi 22 octobre 2008 3 22 /10 /2008 15:01

Entretien avec un banquier
- A genoux!
La voix d’Anne résonna en échos dans l’immense hangar obscur qui servait de QG temporaire à son association. L’homme en costume gris qu’elle tenait en joue avec son vieux PA acheté sous le manteau se laissa mollement tomber sur le sol rugueux et se mit à geindre.
- S’il vous plaît, ne me tuez pas, je n’y suis pour rien, ce sont les actionnaires, les responsables… Ils en veulent toujours plus…
La mine renfrognée, la main sûre, Anne posa la bouche du canon contre sa tempe.
- Ca suffit les conneries ! hurla-t-elle.
Contrefaisant sa voix, elle imita les plaintes de l’homme.
- Vous n’avez pas le droit de me brutaliser de cette manière ! s’indigna-t-il en essayant de se redresser.
Sans prévenir, Anne plaqua sa main sur sa nuque et le força à se courber.
- C’est ma sueur qui a payé ton salaire pendant des piges, petit con ! cria-t-elle, crachant avec mépris. Avec tes sales pattes de gros porc, tu t’es servi des agios sur mon petit compte de caissière de supermarché pendant des années, tu m’as facturé des services, tu m’as fait payer mon fric alors que tu en faisais déjà ce que tu voulais ! Tes actionnaires ont eu leur argent, pendant que moi je devais me priver pour pas perdre jusqu’à mon string ! Tu voyais bien que j’avais rien, mais tu me prélevais quand même ces putains d’agios en essayant de me vendre des crédits traîtres. C’est pas une mise à mort, ça ? Avec hargne, elle le poussa à nouveau, le doigt sur la gâchette. Sa colère n’avait pas décru depuis une semaine, quand elle avait lu dans les infos la mise à disposition de millions d’euros financés par ses impôts pour sauver la banque qui lui saignait depuis des années. Elle qui avait pris ses dispositions, résiliant tous ses crédits, rendant les cartes superflues, résiliant les services inutiles. Et voilà qu’à présent, ses impôts allaient prendre le relais de ses maigres économies pour engraisser son vautour de banquier.
- Je vais te montrer, moi, comment j’applique la loi du plus fort ! cria-t-elle, soudain submergée par la colère.
Le dégageant d’un coup de pied, elle piétina avec rage la main droite du banquier, qu’il avait posée au sol pour assurer son équilibre. Les cris de douleurs résonnèrent dans le hangar, mais Anne était habituée à présent.
- Tiens, pour toutes les demandes de rançon que tu as écrites : « remboursez votre crédit avant la fin du mois», « payez vos agios sous 72h», « mise en demeure », « retrait de carte »… !
Ses talons laissèrent d’abord des traces violettes sur la chair, puis le sang se mit à couler, tandis que les cris du banquier devenaient de plus en plus stridents. Lorsqu’elle ne put plus distinguer les doigts de l’amas de chair écrasée, elle lui asséna un violent coup de crosse sur la temps et lui tira une balle dans l’épaule comme il s’affalait sur le sol.
- Ca c’est pour toutes les excuses bidons du style « ce n’est pas moi, Madame, c’est la procédure, mais je vous assure que cela nous pèse à nous aussi ! » , gronda-t-elle.
- C’est vrai je vous jure… ! gémit l’homme en se tordant de douleur.
Ignorant ses cris, elle sauta à pieds joints sur la blessure. Un craquement lugubre se fit entendre, et l’homme poussa un cri de bête à l’agonie.
- Je n’avais plus rien, mais tu m’as bouffé la viande sur le dos, salaud !
A ce moment, plusieurs silhouettes sortirent de l’ombre, et des cris d’effroi résonnèrent de divers endroits dans le hangar.
- Ca suffit, Anne, tu n’étais pas sa seule cliente : laisses-en pour les autres, dit une voix chevrotante.
Avec regret, Anne dévisagea la vieille retraitée qui avait supervisé la rafle des banquiers de son quartier. Derrière elle, une dizaine de regards furieux fixaient le banquier gisant sur le sol.
- Mais je…, commença-t-elle en s’écartant lentement.
- Nous venons de terminer une opération dans le 8ème: il y en aura pour tout le monde, coupa la vieille d’une voix forte.
Comme elle parlait, quelqu’un alluma des projecteurs, et une centaine de banquiers entravés et apeurés se mirent à hurler. Autour d’eux, femmes, hommes, jeunes et vieux, se lançaient des regards complices, un sourire mauvais sur les lèvres.
- Pourquoi vous nous faites ça ? glapit un des captifs ligotés.
Un adolescent s’avança, appuyé sur une crosse de hockey sur gazon.
- Ben, on vous aurait bien mis en demeure de nous rendre notre blé, mais ça n’aurait servi à rien, expliqua-t-il en haussant les épaules. Et vu qu’on n’a déjà pas grand-chose, on a décidé de se servir sur la bête. Après tout, c’est notre fric qui vous fait tourner et que vous nous resservez en nous demandant de raquer : ce n’est pas comme si nous allions vous facturer le coût de cette charmante soirée…

KAB

Par Kim Ann Burden - Publié dans : Nouvelles
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