Bonjour,
je vous propose de découvrir ici le conte que je suis en train d'écrire. N'hésitez pas à me donner votre avis !
KAB
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KAB
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Bonjour,
je vous propose de découvrir ici le conte que je suis en train d'écrire. N'hésitez pas à me donner votre avis !
KAB
- Quoi ? Une crête orange ? s’étonna Soukpotamahouigali quand Pétale lui annonça la nouvelle en pleurant de rire.
Ping descendait les marches menant au hall de l’hôtel, le sourire aux lèvres et le menton haut. Rabat-Joie se tenait les côtes, dégringolant l’escalier le corps plié en deux. A la vue de l’appendice incongru, Soukpotamahouigali faillit tourner de l’œil.
- Dites à cette petite nature que ce n’est pas le moment de se laisser aller ! grogna Ping, vexé. J’ai une idée pour les spectacles…
Soukpotamahouigali se ressaisit.
- Y a pas d’idée qui tienne ! Tu vas finir en bocal, tu vas voir ! On te paiera un sacré prix ; penses-tu, un panda qui parle !
Un lourd silence s’abattit tel la mousson sur le groupe réuni dans le hall. A l’exception de Pétale, les braconniers reconvertis dans le show-biz fixaient Ping avec haine. A la réception de l’hôtel, le téléphone se mit à sonner. Le réceptionniste répondit.
- Il y a une représentation ce soir au Parc du Lac Vert. Tu ne peux pas monter sur scène avec ça, trancha Soukpotamahouigali.
- Je vais y aller, et je vais…
- Il va nous ridiculiser, chef ! se plaignit Paillasson.
- Mais non, j’ai une idée pour changer le…
- On va recommencer à chasser pour vivre, chef ! renchérit La Menace appuyant son argumentation d’un pet angoissé.
- Monsieur Ping ? Un appel pour vous ! cria le réceptionniste en agitant le bras avec frénésie depuis son comptoir.
- « Quand le chasseur croit tenir le tigre, le vent se lève ! » murmura Ping avec malice en plantant là les braconniers.
- Votre coiffeur, annonça le réceptionniste en lui tendant le combiné.
Les autres se regardèrent.
- Allô, Ping ?
- Ouèch, quoi de neuf ?
- J’ai parlé au cousin de la copine du plombier de la belle sœur de l’oncle de ma fiancée. Il vit à Hong Kong. Il dit qu’il a lu un article à votre sujet sur Internet et que des vidéos pirates de vos pièces de théâtre s’arrachent comme des petits pains…
Un autre téléphone se mit à sonner à la réception. L’employé répondit.
- Il est journaliste dans un journal local et sa spécialité…
- Monsieur Ping, Jackie Chan au téléphone! hurla le réceptionniste d’une voix hystérique.
- … c’est l’actualité cinématographique.
Pétale et Rabat-Joie étouffèrent un cri en se regardant avec incrédulité, puis d’un seul mouvement, se ruèrent sur le deuxième téléphone, tandis que le réceptionniste dégainait à son tour son portable.
- Il faut croire que tous vos gestes sont épiés, car il y a déjà des photos de vous avec votre nouvelle coupe sur Internet, continuait le coiffeur. Ce matin en ouvrant ma boutique, il y avait déjà dix clients qui attendaient pour avoir la même chose. A ce propos, vous ne voulez pas venir faire une petite séance de dédicaces ?
Des vibrations étranges dans le sol attirèrent brusquement l’attention de Ping. Couvrant le combiné du téléphone comme il avait déjà vu le réceptionniste faire, il demanda à celui-ci ce qui se passait.
- Ah, ce sont les journalistes ! répondit-il d’un air fin en plongeant sous son comptoir.
Rabat-Joie et Pétale avaient également entendu et criaient désespérément l’adresse de l’hôtel dans le combiné.
- Sauve-qui-peut ! hurla Ping, tandis que la lumière elle-même fuyait le hall.
Les trois amis prirent leurs jambes à leur cou et montèrent dans les étages pour gagner les toits. Les cris d’agonie de Soukpotamahouigali et de ses suiveurs, soumis à la torture cacophonique de mille questions posées en même temps, ainsi qu’au cruel crépitement aveuglant des flashs leur parvinrent jusqu’au deuxième. Pétale tourna les talons.
- On ne peut plus rien pour eux, murmura Ping en retenant son bras.
- On arrive bientôt au toit ! s’écria Rabat-Joie.
Ils durent forcer la porte d’une chambre inoccupée et passer par la fenêtre. En haut, quelle ne fut pas leur surprise en découvrant un homme entièrement vêtu de noir, dont le regard froid ne les quittait pas. Deux pas derrière lui se tenait un autre homme portant sur l’épaule une caméra.
- Ca y est, le voilà ! Lancez le direct ! cria l’homme à la caméra. Bruce, à toi de jouer !
Bruce devait être l’homme en noir, car il s’approcha des trois amis et tendit un doigt menaçant vers Ping.
- Ping, pourquoi fuis-tu ta destinée ? rugit-il.
Ping l’observa pendant quelques secondes, puis sortit une pousse de bambou de l’un de ses poches pour la grignoter tranquillement.
- A qui ai-je l’honneur?
L’homme éclata d’un rire sarcastique.
- J’excuse ton ignorance parce que tu viens de loin et que tes amis sont trop minables pour te renseigner à mon sujet, ricana-t-il en écarquillant les yeux. Je suis le plus grand de tous les journalistes. Nul ne résiste à mon regard inquisiteur, aucun mystère n’échappe à mon flair, aucune vérité ne s’éclipse sans que je la suive !
- J’ai déjà entendu parler de lui, chuchota Pétale. C’est Bruce, le journaliste infernal. Il paraît qu’il est allé interviewer un vieux sage du VIIème dans le royaume des morts pour vérifier que les paroles qu’on lui attribuait aujourd’hui étaient bien ceux qu’il avait prononcés… Tout le monde a été déçu et s’est moqué de lui, parce que le vieux ne s’en souvenait même plus lui-même. Depuis, il est journaliste à gages.
- Journaliste à gages ? fit Rabat-Joie en fronçant les sourcils.
- Oui, reprit Pétale en serrant les poings. Les journaux le paient une fortune pour tirer les vers du nez aux célébrités dont les secrets sont bien gardés ou pour obtenir une exclusivité avant tous leurs concurrents. On le dit invincible.
Le silence se fit sur le toit. Une brise légère balayait leurs visage. Ping étouffa un rot.
- Ôte-toi de mon chemin, journaliste insensé, grogna-t-il en se curant les dents. Tu n’obtiendras rien de moi.
- Les techniques de torture physique et psychologique n’ont plus de secret pour moi : tu ne fais que retarder l’échéance.
Pétale tomba à genoux.
- Ping, donne-lui le scoop, supplia—t-il en éclatant en sanglots tandis que Bruce ricanait de plus belle.
Lentement, comme mesurant les forces de l’adversaire, Ping s’avança vers le journaliste.
- Je vais te donner un bon scoop, déclara-t-il tranquillement.
L’autre n’eut pas le temps de réagir lorsqu’il ouvrit grand la bouche et lâcha le rot le plus gras, le plus puissant et le plus malodorant jamais produit sur terre. L’immeuble trembla et un souffle puissant souleva Bruce et son caméraman du sol et les fit retomber plusieurs mètres plus loin. La caméra elle-même implosa.
- Au secours ! crièrent Rabat-Joie et Pétale en se jetant l’un dans les bras de l’autre, terrorisés.
- Allons-y, la voie est libre ! fit Ping en jetant un regard sévère au journaliste qui tentait de se relever.
Celui-ci hocha la tête et se recoucha gentiment.
- Dis donc, ça pue ! gémit Rabat-Joie en se bouchant le nez.
- Pourtant je ne mange que des feuilles de bambou biologique ! assura Ping.
- C’était pas de l’andouillette, hier soir, dans ton assiette ? demanda Pétale.
En deux secondes, Ping l’avait retourné par les pieds et le secouait comme un prunier.
- Mais, pourquoi Rabat-Joie a le droit de faire des remarques et pas moi? geignit-il.
Il vint un jour où Ping se réveilla tout d’un coup d’une courte nuit de sommeil, les fesses encore rouges des corrections de la veille, et partit tout seul chercher de l’eau pendant que Vénérable Maître Panda et ses frères et sœurs dormaient encore. Il fit le chemin comme un grand, déjouant aisément les pièges de la nature et appliquant bien les instructions du Maître. Lorsque les autres se réveillèrent, ils crurent rêver en le voyant s’exercer aux dernières leçons de kung-fu qu’il avait apprises. Au combat, il se défendit mieux que d’habitude, et même s’il usa de méthodes détournées, Vénérable Maître Panda se rendit compte que son plus médiocre disciple avait changé. Lao-Tseu disait en effet : « quand un petit en a marre de se faire rosser, il devient grand, et c’est pas plus mal ! ». Cependant, ce changement n’affecta en rien la sieste inconditionnelle de la mi-journée, que Ping accomplit, debout sur une jambe, les mains jointes, sur la branche d’un arbre. « Bien, ce petit a reçu l’illumination », pensa Vénérable Maître Panda, en cherchant en vain une phrase de Confucius sur le sujet. Ce n’est que lorsque Ping se réveilla et descendit de sa branche pour se rouler un pétard aux feuilles de bambou qu’il comprit que l’illumination n’étant encore qu’une lueur lointaine dans l’esprit du scélérat. De rage, il le chassa de la grotte et lui interdit de revenir avant d’avoir renoncé à toutes ses pratiques contraires à l’esprit kung-fu. Ping, qui n’avait jamais envisagé avant de quitter le confort douillet de la grotte familiale, tenta bien de l’attendrir, en vain. Il partit donc, les yeux pleins de larmes, non pas de tristesse, mais plutôt causées par la fumée du pétard sauvage qui l’aveuglait.
Il marcha longtemps, ne prenant que des chemins faciles et pestant contre la sévérité du vieux maître qui le traitait si mal depuis qu’il était tout petit. Qu’y pouvait-il s’il était plutôt James Dean dans l’âme*? Il était en train de maudire avec conviction les maîtres de kung-fu, lorsque son attention fut attirée par un animal étrange qui venait vers lui. Nullement effrayé, Ping le dévisagea avec insolence, méprisant son allure de singe dégénéré. L’animal, lui, le fixait comme s’il avait vu un fantôme. Lorsqu’ils furent au même niveau, Ping se rendit compte que le singe bigarré avait une tête de plus que lui. Tous deux s’arrêtèrent pour s’examiner, et le singe dit quelque chose dans sa langue, mais Ping, qui pourtant s’enorgueillissait de connaître les divers dialectes simiens bons vivants de la forêt, ne comprit pas un mot. Au bout de quelques minutes, comme il ne bougeait pas, Ping en conclut que ce singe-là était une espèce sérieuse et puritaine, et qu’il fallait donc soigneusement l’éviter. Il allait reprendre sa marche lorsqu’il remarqua une feuille de bambou racoleuse qui lui faisait signe d’approcher. Ne prêtant plus attention au Singe Rabat-Joie qui l’observait la bouche ouverte, il s’attela à la lourde responsabilité de vérifier que cette feuille de bambou était aussi bonne qu’elle en avait l’air. La nuit était tombée depuis longtemps quand Ping rendit son verdict en se tapotant le ventre : dans un souci de justice, il avait mangé toutes les autres feuilles de bambou dans un périmètre de deux mètres pour avoir une bonne compréhension du niveau de la saveur locale. Entre-temps, le singe Rabat-Joie avait disparu. « Tant mieux », se dit Ping en se laissant rouler jusqu’au pied d’un arbre proche. Il ne pouvait pas grimper avec son gros ventre, alors il s’endormit par terre.
Le lendemain, la faim le réveilla opportunément à l’heure où le soleil était à son zénith. En se levant, Ping trouva Rabat-Joie accroupi près de lui, le regardant avec de gros yeux. Grognant et soufflant, Ping l’ignora et entreprit de réviser ses taos de kung-fu, au cas où, tout en savourant enfin le plaisir de commencer la journée les fesses indolores. A sa grande surprise, Rabat-Joie se mit à frapper dans ses mains et à l’imiter. Pour un singe intello, Ping pensa qu’il se débrouillait franchement bien. Il le trouvait bien un peu ridicule avec les bouts de peau bigarrée qui couvraient de larges parties de son corps, mais tout le monde ne pouvait pas avoir l’élégance stylée d’un panda. Tous ces efforts lui donnèrent soif, et il regarda avec désespoir autour de lui : pas un cours d’eau, pas une flaque de pluie, pas une feuille gorgée de rosée dans le coin ! Se tournant vers Rabat-Joie, il tira la langue et la lui indiqua de sa patte griffue : avec un peu de chance, il aurait la bienveillance et l’extrême gentillesse d’aller chercher de l’eau pour un panda en détresse, puisqu’il était du coin… Rabat-Joie l’ignora, sortant de sous ses peaux bizarres une sorte de noix de coco longue et étrange dont il tira quelques gorgées. Sans se démonter, Ping avança vers lui et tendit la patte. Rabat-Joie lui remit sa noix de coco étrange en riant, et Ping faillit s’étouffer en essayant de boire par le petit trou en spirale qu’il y avait taillé. Le liquide n’avait pas de goût, il en fut déçu.
Des hurlements terrifiants les firent soudain tous les deux sursauter, et Rabat-Joie prit aussitôt ses jambes à son cou. Bouche-bée d’étonnement, Ping vit cinq singes de la même allure que Rabat-Joie courir vers lui. L’un d’eux, à la traîne, portait deux seaux d’eau accrochés à un long bâton en équilibre sur ses épaules. Ils se figèrent un instant en le voyant, avant de reprendre leur course bruyante sur les traces de leur semblable. La curiosité le poussa à les suivre, jusqu’à les rejoindre dans une prairie où le spectacle qui s’offrait à ses yeux l’émut jusqu’aux larmes : le plus grand des singes bigarrés avait attrapé Rabat-joie et le fessait à la manière de Vénérable Maître Panda, tandis que les autres dansaient gaiement. A cet instant, Ping sut que Rabat-Joie et lui allaient bien s’entendre, et il le considéra d’office comme son frère de bagne.
* ndla : Bon, soit, il ne connaissait pas encore James Dean, mais sa grande ouverture d’esprit lui permettait d’envisager l’éventualité de l’existence d’une telle personnalité… Quoi, « c’est douteux comme explication » ?! L’auteur, c’est vous ou c’est moi ? Bon, alors !
Ping et Rabat-Joie devinrent des amis inséparables, autant devant le crime que devant la sanction. Il y eut bien un léger froid entre eux lorsque, ayant appris sa langue à son contact, Ping découvrit que Rabat-Joie était en fait un petit d’humains, de cette espèce qui avait massacré les siens, l’obligeant lui et ses frères et sœurs à se cacher. Mais Ping n’était particulièrement rancunier, et Rabat-Joie semblait différent de ceux qui avaient tué les pandas, aussi ne bouda-t-il pas très longtemps. Pour fêter leur inébranlable amitié, ils organisèrent une semaine de raid dans les cuisines du village où vivait son nouvel ami, pillant allègrement les casseroles et les garde-manger dans la journée, se faisant généreusement corriger le soir. Au début, les villageois l’avaient pris pour une bête curieuse, et certains avaient même essayé de le manger, mais Rabat-Joie et sa mère l’avaient défendu, et on le traitait à présent comme Rabat-Joie lui-même, ce qui n’était pas forcément très agréable. Chaque fois qu’ils se moquaient des paysans en colère, la maman de Rabat-Joie les faisait dormir à la belle étoile. C’est-à-dire très souvent.
- Ce doit être amusant d’être un panda : tu n’es pas obligé de travailler au champ et de porter de seaux d’eau toute la journée, soupira Rabat-Joie un soir où ils s’étaient fait incendier particulièrement fort.
- Ne crois pas ça ! s’écria Ping en crachant avec insolence. Le bon vieux temps est terminé pour tout le monde. Récemment, j’ai même entendu des vieux copains singes de la forêt me raconter que certains d’entre eux partaient travailler à la ville. Ils racontent aussi qu’il y a un panda comme moi qui a décidé de faire carrière dans le spectacle, et qui est tellement célèbre que plein d’humains se déplacent pour aller le voir.
- Un panda superstar ? s’étonna Rabat-Joie.
- Ouais, même qu’il a une société avec son image et tout… Aujourd’hui, même les pandas travaillent, faut pas te leurrer !
Rabat-Joie poussa un autre soupir.
- Moi, je ne sais rien faire de mes mains, dit-il. Quand je travaille, j’ai mal partout. Les autres disent que c’est normal, mais je n’arrive pas à m’y habituer. J’ai beau m’appliquer au kung-fu, je n’arrive pas à m’endurcir.
Ping hocha la tête avec sagesse.
- Crois-en un panda aguerri : « Quand la pousse de bambou est bien tendre, il n’est nul besoin de se muscler les mâchoires.»
- Ce qui signifie ?
- Cela signifie qu’il faut trouver ce qui te rend heureux !
Rabat-Joie se gratta la tête un moment, puis haussa les épaules :
- J’aime bien être avec toi.
- Tu n’as qu’à être mon serviteur, ça me ferait très plaisir, s’empressa de dire Ping en applaudissant à toutes pattes. Moi, je veux voir le monde ! Vénérable Maître Panda n’arrêtait pas de se vanter de l’avoir parcouru en long et en large, mais il ne nous donnait jamais d’autres détails que les différentes sortes d’arbres de la forêt.
- Il n’en est peut-être jamais sorti, risqua Rabat-Joie.
Le regard de Ping se perdit dans les étoiles. Il commençait à se lasser de vivre au village, alors que de nombreux villageois prenaient la route de la ville pour tenter leur chance. Rabat-Joie disait que son père était parti, lui aussi, mais qu’il n’avait jamais plus donné signe de vie. Ils avaient également entendu parler tous les deux du Zétazuni, dont on disait qu’il suffisait de se baisser pour ramasser l’argent, mais où il fallait faire attention en se redressant pour ne pas prendre une balle perdue.
- On pourrait aller en ville tous les deux, s’écria soudain Ping. Après tout, les villageois disent bien de nous que nous sommes des bons à rien, alors nous ne leur manquerons pas !
Rabat-Joie secoua la tête :
- Tu sais, Maman dit toujours que je suis une tête de mule, mais ça ne veut pas vraiment dire ce que ça veut dire.
- Non, mais à ton avis, pourquoi les villageois qui vont en ville ne reviennent jamais ? C’est parce que c’est le pied, en ville ! Il n’y a pas de champs, pas de seaux, pas de charrue !
Un bruit incongru l’interrompit.
- Tu pourrais être plus discret, fit Ping d’un ton sec en se mettant une patte sur le museau.
- Ce n’est pas moi ! s’indigna Rabat-Joie.
- Ce n’est pas moi non plus, s’énerva Ping.
- Alors nous ne sommes pas seuls…
A ce moment, quatre hommes en tenue étrange surgirent de nulle part et s’abattirent sur eux. Un cinquième homme se tordait de rire non loin, et Ping reconnut un des villageois avant d’être attaqué. Rabat-joie fut rapidement maîtrisé, mais Ping avait de la ressource, malgré son ventre, qui rebondissait à chaque mouvement. Néanmoins, contre trois hommes alertes, il finit par être vaincu et emballé comme un rouleau de printemps dans une couverture qu’ils fixèrent avec une corde. Ils le traînèrent sur une assez longue distance, puis le soulevèrent et le jetèrent à l’arrière d’une semi-remorque. Ils firent subir le même sort à Rabat-Joie.
- C’est moi ou le panda parlait chinois ? demanda une voix grasse.
- La ferme, on a failli se faire repérer à cause de toi ! cria une autre.
- Mais ce n’est pas de ma faute si j’ai des problèmes de digestion !
- C’est ça ! Paie le villageois et on y va !
Quelques minutes plus tard, le véhicule démarra.
- Ping ! Au secours, on va mourir ! cria Rabat-Joie.
- Chouette ! On va en ville ! cria Ping.
ndla : soyez indulgents pour l’adaptation, et c’était ça ou je l’écrivais en chinois, alors…
Tout autre panda que Ping se serait fait dessus et aurait appelé ses ancêtres, mais Ping restait stoïque face aux secousses, aux pentes et aux côtes des routes sinueuses de montagne qu’empruntaient les braconniers pour rejoindre la ville. Normal : perdu dans ses rêves de gloire et de voyages, Ping dormait à poings fermés. De temps en temps, il ouvrait un œil, pour se rendre compte que l’on venait de le ravitailler en pousses de bambou, et que leur odeur alléchante l’avait réveillé. Tout en mâchant, il écoutait Rabat-Joie prier tous les dieux et les supplier de faire en sorte que les braconniers voient qu’il n’était pas un panda, lui. « Bonjour la solidarité ! » pensa Ping la première fois qu’il l’entendit, puis il n’y fit plus attention. Quand il ne l’entendit plus, il se douta qu’il valait finalement mieux être un panda dans cette situation, et il se mit à remuer si fort que les braconniers s’arrêtèrent pour le détacher.
- Bon, j’ai des réclamations, messieurs, déclara-t-il aux hommes qui le regardaient avec des yeux ébahis.
Sautant à bas du véhicule avant qu’ils n’aient eu le temps de prévenir son geste, il mit les poings sur les hanches et les toisa de bas.
- Ca vous tuerait de faire des pauses pipi pour les voyageurs et de fournir des boissons fraîches pour la soif ? demanda-t-il d’un ton indigné.
Les hommes se regardèrent, puis éclatèrent de rire.
- Si on me l’avait raconté, je n’y aurait pas cru ! s’exclama l’un d’eux en se tenant les côtes.
- Et dire que les villageois voulaient à tout prix qu’on les en débarrasse ! s’écria un autre.
- Est-ce que ce n’est pas un démon ?
- Tiens, il me fait vaguement penser à ma belle-mère…
D’un claquement de griffes, Ping les fit taire.
- Je suis extrêmement déçu par la qualité de votre prestation, poursuivit-il d’un ton cassant.
L’un des braconniers s’avança vers lui d’un air menaçant.
- Quelle prestation ? dit-il en crachant par terre. Si t’es pas content, c’est le même prix : celui de tes viscères !
Et les autres de se plier de rire. Ping réprima un violent frisson qui lui courait dans le dos et prit un air finaud.
- Le prix de mes viscères ! s’exclama-t-il en levant les yeux au ciel. Ah, voilà donc le raisonnement de la misère ! Toi, là !
Il désigna le braconnier qui lui paraissait le plus effacé.
- Oui, toi ! répété-t-il comme celui-ci hésitait à s’approcher. Qu’est-ce que tu vois quand tu me regardes ?
Le braconnier se gratta la tête, puis jeta un regard penaud aux autres.
- Euh, un panda, répondit-il.
- Mais encore ? demanda Ping avec un geste d’encouragement. Développe ta pensée.
- Euh… Un panda qui parle ?
- Vas-y, lâche-toi, mon vieux, t’es bon !
- Un panda marrant qui parle et…
Le nerveux de la bande eut un mouvement d’impatience.
- Bon, où tu veux en venir ? grogna-t-il.
- Ah, monsieur est un homme d’affaires, s’écria Ping en lui adressant un sourire complice. Probablement, le chef de cette équipe de choc. Lao Tseu a bien dit : « Pendant que tu parles, le riz refroidit. » Sache que je ne t’en voudrai pas si tu décides de vendre mes viscères pour nourrir ta famille, mais je pense que tu fais une grave erreur, car comme disait…
- Lao Tseu, je sais…
- Ton respectable collègue ici présent, continua Ping, je suis un panda marrant qui parle. Est-ce que tu ne crois pas que je pourrais faire meilleure impression sur les places de villages que dans les pots de potions d’un quelconque guérisseur ?
Le braconnier réfléchit. Puis il regarda les autres, et les rassembla pour discuter à voix basse avec eux. De temps en temps, Ping entendait une exclamation furieuse ou un ricanement, et il s’efforçait de contenir le tremblement qui l’avait pris à l’idée de se faire éviscérer. Au bout de quelques minutes, le chef des braconniers s’avança vers lui, l’air terrible.
- Ton idée n’est pas mauvaise, petit panda, dit-il. Mais qui me dit que tu ne vas pas prendre le large dès la première occasion ?
« Excellente question », pensa Ping. Il y répondit très sincèrement :
- J’aime bien qu’on m’apporte à manger. Vous n’avez qu’à continuer comme ça, ça ira très bien pour moi. Bien entendu, on fait 80-20 pour les bénéfices : c’est moi le panda marrant, après tout.
- Pas de ça avec moi ! rugit le braconnier. Qui t’a sorti de ton village infâme ?
- Je veux bien t’accorder 10% pour les frais de publicité, mais c’est tout !
- Depuis quand un panda a-t-il besoin d’argent ?
- Il me faut bien nourrir mon personnel ! protesta Ping en tapant de la patte sur le sol poussiéreux de la route.
Fronçant les sourcils, il indiqua d’un hochement de tête le tas inerte à l’arrière de la semi-remorque et ajouta d’une voix plaintive :
- C’est mon assistant que vous maltraitez ! Il se trouve que j’y suis très attaché : si je le perds ou qu’il lui arrive quoi que ce soit, je ne m’en remettrai jamais !
D’un geste théâtral, il tendit désespérément le bras vers la semi-remorque tout en s’effondrant sur le sol, les joues baignées de larmes. Deux braconniers reniflèrent.
- Comment parler et amuser le monde quand l’être cher se dépérit ? clama-t-il, la voix vibrante.
Un troisième braconnier éclata en sanglots.
- Ma raison de vivre anéantie, je ne serai plus alors qu’un panda ordinaire, bon pour les pots de rebouteux ! cria Ping, fermant les yeux et en portant une main à son front d’un air tragique.
Un silence accueillit ces dernières paroles, et le chef des braconniers se mit à applaudir. Ping se risqua à ouvrir un œil et vit qu’il souriait jusqu’aux oreilles.
- C’est qu’il est bon ! s’exclama le braconnier en clignant des yeux.
Il tourna brièvement le dos à sa bande pour s’essuyer rapidement les yeux, tandis qu’ils se remettaient eux-mêmes de leurs émotions.
- J’ai cru qu’il allait claquer devant nous, eh !
- Tu as entendu ces trémolos ?
- Et le petit geste, à la fin, façon Sarah Bernhardt* !
- 60-40 et je veillerai sur ton assistant comme sur la prunelle de mes yeux ! lança le chef de la bande. C’est mon dernier prix !
Ping se redressa, la mine renfrognée et croisa les pattes.
- Mais comment voulez-vous que nous, les artistes, nous survivions dans ce monde de requins ?
- Bah, fais pas la tête, panda ! fit l’autre en lui tendant la main pour l’aider à se relever. Tu vas te faire tellement de blé que tu les sentiras pas passer, ces 40%. Tiens, pour te remonter le moral, double ration de pousses de bambou !
- Mouais ! grogna Ping. Ranimez-moi Rabat-Joie, espèce de barbares ! Les petits humains, c’est comme les petits pandas : ça mange aussi !
- Ouais, sauf que toi, t’es plus gros que petit ! ricana un braconnier.
Les braconniers éclatèrent de rire.
- Qui a osé ? rugit-il.
L’auteur de la remarque lui tira la langue. En quelques mouvements, Ping le cloua au sol et s’assit sur lui. Les autres s’écartèrent, effrayés.
- Je châtierai personnellement quiconque aura l’audace de me critiquer, déclara Ping d’un ton farouche. Dépêchez-vous de m’apporter ces pousses de bambous, et que mon assistant mange à sa faim, sinon, je ne réponds plus de rien !
Mi-amusés, mi-terrifiés, les braconniers s’affairèrent, et Rabat-Joie reprit des forces, sous l’œil satisfait de son ami.
* ndla : ne me dites pas que Sarah Bernhardt n’est pas connue en Chine, je ne vous croirai pas !
La nouvelle de l’existence d’un artiste panda se répandit comme une traînée de poudre, devançant la semi-remorque des braconniers reconvertis en troupe itinérante. Le chef des braconniers, qui s’appelait Soukpotamahouigali;-), mais que tout le monde surnommait Souk, avait décidé de commencer à exploiter le filon du panda extraordinaire dès le village suivant sur la route qui les menait à Kunming, la capitale de la province du Yunnan, surnommée « la ville du printemps éternel ».
- Je t’emmènerai au temple des Bambous si tu fais rire les villageois comme tu nous a fait rire, moi et me hommes ! promit-il à Ping tandis que celui-ci se faisait masser.
D’autorité, il avait attribué des tâches aux trois braconniers subalternes. Le plus effacé, qu’il surnommait Paillasson, s’occupait de lui apporter sa nourriture et de veiller à son bien-être personnel. Ping avait découvert qu’il savait également dessiner, aussi lui avait-il commandé un portrait, qu’il lui faisait refaire chaque fois qu’il lui semblait qu’il avait représenté un bourrelet de trop. Le braconnier qu’il appelait affectueusement La Menace à cause de ses problèmes de digestion, était chargé de l’équipement et de la communication autour du spectacle. Comme Ping l’envoyait rameuter les habitants du village, loin du véhicule, les autres occupants de la semi-remorque étaient contents. Enfin, Ping avait surnommé le troisième braconnier Pétale, parce qu’il le trouvait « petite nature ». Celui-là s’était donné lui-même pour mission d’apprendre à lire et à écrire à Rabat-Joie. Lorsqu’il avait découvert que ce dernier était analphabète, il s’était mis en colère et avait dit des choses incompréhensibles parmi lesquelles Ping avait retenu « Licence de littérature contemporaine » et « chômage ». Au début, Ping avait bien essayé de suivre les cours, mais une pousse de bambou l’attirait soudain, et il perdait le fil. Alors, il attendait que Rabat-Joie ait appris sa leçon, pour la lui faire répéter et transmettre.
Les spectacles commencèrent d’abord avec peu de moyens : sur la place du village, on tendit une bâche pour abriter Ping du soleil, et il se contenta de parler avec les enfants et les femmes du village, les braconniers étant obligés d’user de force pour retenir les hommes, qui trouvaient largement plus intéressant de mettre Ping en pots, plutôt que d’avoir l’occasion de le mettre en boîte. Les femmes et les enfants adorèrent Ping, mais le chef braconnier trouva qu’il ne se mettait pas assez en valeur. Il eut donc l’idée d’une mise en scène : ayant remarqué que l’histoire personnelle de Ping faisait pleurer dans les chaumières, il suggéra fermement que soit jouée une pièce en trois actes.
- Mais je ne suis pas un tragédien ! protesta Ping, qui venait tout juste d’apprendre le mot. Pourquoi faire pleurer les gens quand on peut les faire rire ? A ce sujet, Confucius disait…
- Oui, mais Confucius n’y connaissait rien en direction artistique ! râla Souk. Ce sera des pièces en trois actes ou je te refile au premier rebouteux que je croise.
- Ah, c’est fini, les menaces ! Donne-moi une bonne raison pour jouer plutôt que parler.
- J’en ai deux, déclara Souk en prenant un air supérieur. La première, c’est que tous les villageois ne comprennent pas forcément le chinois que nous parlons, qui est le chinois officiel, mais pas forcément celui avec lequel ils vivent dans leur région. En racontant un histoire en images, on peut toucher un public plus large. La deuxième, c’est parce qu’à la ville, les gens ont tout vu et tout entendu, et qu’il faudra les épater avec ce petit plus académique.
Ping se gratta la tête en fermant un œil.
- Toi aussi, tu es licencié en littérature contemporaine ? demanda-t-il.
- Non, répondit Souk avec fierté. Moi, je suis boucher, de métier !
Réprimant un frisson, Ping hocha la tête.
- Bon, ça ira, soupira-t-il. Tu l’auras, ta pièce en trois actes, mais il me faudra plus d’accessoires et d’autres acteurs pour me donner la réplique.
Ainsi fut fait : Souk demanda à Paillasson de créer des décors, à Rabat-Joie de jouer son propre rôle, et à Pétale de faire souffleur et de jouer les braconniers sur scène pendant le troisième acte. La première représentation de la pièce eut un succès fou. Les enfants réclamèrent un bis. Il y avait encore du chemin avant d’arriver à la ville, Paillasson eut le temps de rajouter des costumes, et on ajouta à Pétale le rôle de Vénérable Maître Panda. A la troisième représentation, le chef des braconniers entendit par hasard des femmes s’émerveiller de la force de caractère de Ping. Il décida qu’il était peut-être judicieux de mettre en valeur le côté héroïque de Ping greffant des scènes d’action. Les premières fois, Pétale eut de gros bleus, puis il s’arrangea pour prendre auprès de Rabat-Joie autant de cours de kung-fu qu’il ne lui en donnait de chinois. Malgré le succès, Souk râlait toujours.
- On ne gagne pas assez d’argent pour couvrir les dépenses, se plaignit-il. Les villageois sont pauvres, et nos prix sont trop bas.
Il jeta un regard en biais à Ping, puis se risqua :
- Il faudrait peut-être se débarrasser de Rabat-Joie en le vendant à une maisonnée qui a besoin de main-d’œuvre…
- Même pas en rêve ! cria Ping en retroussant les babines d’un air menaçant.. On se serre la ceinture jusqu’à Kunming et je donnerai le meilleur de moi-même tous les jours pour qu’on parle de moi. Je veux bien être mis en pot si on ne réussit pas en ville !
Par précaution, Ping mit Rabat-Joie au courant des tentations de Souk. Pétale, qui s’était pris d’affection pour son élève-professeur et qui était originaire de Kunming, ayant entendu la conversation, promit de prendre soin de lui en cas de fuite précipitée. Cependant, ils n’en eurent aucun besoin : le bouche-à-oreille avait si bien fonctionné qu’avant même qu’ils aient atteint la périphérie de la ville, des commerçants et des organisateurs étaient venus à leur rencontre pour négocier des représentations. Avec un large sourire, Souk promit les premières performances aux plus offrants et établit un calendrier. L’argent commençait à venir. Les journalistes ne furent pas en reste.
- Ils vont envoyer ma photo à Maman ! s’écria Rabat-Joie après sa première séance photo.
Ils venaient de terminer une importante représentation au Marché aux Fleurs et aux Oiseaux, au cœur de la ville. En entendant Rabat-Joie parler de sa mère, Ping se rappela ses frères et sœurs, et Vénérable Maître Panda, qu’il n’avait pas revus depuis des mois, et une grande tristesse l’envahit. Son ami le vit et passa un bras autour de ses épaules pour le consoler.
- Et si on allait à ce fameux Temple des Bambous ? proposa-t-il soudain.
Mollement, Ping le suivit et monta dans le taxi qu’il héla, un tricycle à moteur.
- Eh, Ping, tu n’es pas en train de prendre la tangente, au moins ? hurla Souk de loin en les voyant. La Menace, va avec eux !
La Menace mit ses poings sur les hanches et fronça les sourcils.
- Je suis attaché de presse et responsable de l’équipement, pas nounou ! cria-t-il. Pétale n’a qu’à y aller, puisqu’il n’a que ça à faire !
Pétale ne se le fit pas dire deux fois, car il savait que Paillasson s’était absenté sans permission pour soigner une soudaine « crise de poil dans la main », et qu’il restait encore tout le matériel de scène à ranger. Lorsque Souk et La Menace s’en aperçurent, Ping, Rabat-joie et lui étaient déjà loin. Leur arrivée au Temple fit sensation, les appareils photo crépitèrent, et de nombreuses personnes demandèrent à Ping et Rabat-Joie des autographes. Ils voulurent bien les donner, après que Pétale leur eût expliqué ce que c’était.
- C’est marrant, dit Ping en scrutant la foule. Certaines de ces personnes ont un drôle d’air. Qu’est-ce qui leur est arrivé ?
- Ce sont des étrangers, répondit Pétale en éclatant de rire. Moi aussi, je les trouve drôles. Ils viennent de loin, de très loin, de l’autre côté des montagnes et de la mer, et ils ne savent pas manger avec des baguettes, ni parler le chinois.
Ping et Rabat-Joie sursautèrent, choqués.
- Mais comment font-ils ? demandèrent-ils en chœur.
- Ah, Bouddha et Allah seuls le savent !
Une vieille femme qui passait par-là attrapa Pétale par l’oreille et l’attira vers son visage en criant :
- Pourquoi Bouddha et Allah seuls le sauraient ? Je suis sûre que Dieu le sait aussi : y a pas de raison !
- Mais grand-mère, je ne disais pas cela sérieusement ! gémit Pétale, tandis que Ping et Rabat-Joie prenaient la fuite.
La vieille femme le lâcha en soupirant avec mépris.
- Merci de m’avoir défendu, les gars ! fit Pétale en rejoignant les deux amis.
- Qui sont les personnes dont tu parlais ? demanda Ping.
- C’est trop compliqué à expliquer, et je ne tiens pas à me faire rosser par tous les bigots du coins !
- Il y a donc d’autres sortes d’hommes que nous et Ping ? fit Rabat-Joie, émerveillé et effrayé à la fois.
- Ping n’est pas…
Pétale se rattrapa de justesse :
- … un homme comme les autres, lui non plus.
- N’est-ce pas ? dit celui-ci en observant ses ongles. Une personnalité aussi haute en couleurs que moi…
- Toi ? Haut en couleurs ? s’esclaffa Pétale. Tu es monochrome, et c’est le moins qu’on puisse dire !
L’instant d’après, plusieurs personnes assistèrent à ce qui ressemblait à une leçon de catch administrée à un jeune homme par un petit panda rondouillard. Lorsque Pétale se fut excusé, les trois larrons continuèrent leur visite et rentrèrent à l’hôtel honorable que les recettes des représentations avaient pu leur payer. Profitant d’un moment de solitude, Ping chercha dans le dictionnaire de Rabat-Joie la signification du mot « monochrome ». « Bon », pensa-t-il en refermant le livre d’un coup sec, « puisque c’est ça, je vais en rajouter, moi, de la couleur ! ». Sortant discrètement de l’hôtel, il se rendit dans le salon de coiffure le plus proche. Le coiffeur fut étonné et ravi de le voir.
- Qu’est-ce que ce sera, pour vous ? demanda-t-il.
- Une crête orange, s’il vous plaît.
;-) Ca veut dire « Que la mouche ne touche pas le gari ! », et ce n’est pas du chinois…
Au bout de quelques mois, Ping ne remarqua même plus la foule, les femmes ajourées et les admirateurs hystériques… Rabat-Joie s’était inscrit dans une école et avait fait venir sa mère à Hong Kong grâce à la petite fortune qu’il avait gagnée en se produisant avec Ping. De toute façon, pour le film que Ping tournait à présent avec Jackie Chan, les producteurs ne voulaient pas de Rabat-Joie, dont les boutons d’acné ne rendaient pas tout à fait photogénique. Pétale avait pris sa place comme « assistant » , et cela lui convenait parfaitement, même si, par la même occasion, il était plus exposé à ses caprices de star qui, avec le temps, pour un raison inconnue, devenait de plus en plus irritable.
Il y eut l’incident avec Michelle Yeoh, qui participait au tournage en tant que guest star, et que Ping voulut impressionner par son kung-fu. Elle le battit poliment à plate couture. Il lui fallut une semaine pour s’en remettre, mais ni les fans ni les producteurs ne lui en voulurent. Pétale eut le malheur de se bidonner, et Ping lui fit une clé qu’il avait apprise auprès d’un cascadeur judoka. Une autre fois, il reçut par pli recommandé la culotte d’une admiratrice anonyme. Il était devenu rouge sous le poil et avait renvoyé la culotte en faisant sèchement remarquer qu’il préférait les strings, au grand désespoir de Pétale, qui la trouvait fort à son goût. La presse se trouva informée de la transaction, et on découvrit que la propriétaire n’était autre que Miss Hong Kong. Lorsqu’il l’apprit, Ping s’évanouit. Pétale aussi, au bout de la semaine de déprime qui s’ensuivit, Ping ayant décidé de ne plus se laver ni de se brosser les dents…
Après que Jackie Chan lui eût fait remarquer qu’il perdait de sa puissance et de son inventivité au kung-fu, Ping toucha le fond et sombra dans l’alcool et les soirées électro underground. La plupart du temps, il s’y rendait avec un énorme casque qui lui diffusait une musique zen dans les oreilles tandis que le monde bondissait et se démenait autour de lui. Pour la première fois, il se prit des cuites, et son ventre se gonfla de bière. Pétale l’accompagna un ou deux fois, puis il refusa d’être de nouveau témoin de cette déchéance, après que Ping l’ait entraîné malgré lui dans une bagarre générale.
- Je.. hic… fais c’que…hips… veux ! criait Ping quand il se faisait gronder comme un enfant.
Un soir où il était particulièrement bourré, le videur du club le jeta dehors : il avait reçu des ordres stricts pour protéger l’investissement en mobilier du propriétaire. Affalé sur le bord du trottoir, Ping tentait d’extirper son museau des ordures amoncelées dans le caniveau lorsqu’il entendit une voix caverneuse.
- Voyez-vous cela ! disait la voix. Ping la star a touché le fond, et ça sent pas très bon…
Au prix d’un effort surpochetron, Ping se tortilla pour voir celui qui s’adressait à lui avec une telle insolence.
- Bruce… hips ! s’écria-t-il avec surprise.
Le journaliste à gages vêtu de tout de noir s’avança vers lui. Il était seul, cette fois, mais il portait un masque à gaz.
- Tu as eu de la chance la dernière fois : j’ignorais que tu maîtrisais le Rot du Dragon, dit-il en ricanant. Pour notre deuxième rencontre, je me suis préparé : ce masque est un prototype américain.
- Ben oui, je vois bien, fit Ping en se redressant péniblement sur ses quatre pattes. Y a marqué « Made in Thailand », c’est sur la côte ouest, ça…
- Ouais, y a la NASA aussi pas loin dans le même coin, ajouta Bruce avec fierté.
- Et y a pas aussi les grottes de Lascaux ? Je crois que j’ai vu un truc comme ça, à la télé…
- Euh, ouais y a des chances… Mais je suis pas trop tourisme balnéaire, moi, tu vois… Je préfère les…
Bruce se figea soudain et mit les poings sur les hanches.
- Tu vas pas t’en tirer en faisant la conversation, Ping ! gronda-t-il. Aujourd’hui, tu vas répondre à mes questions !
Ping hoqueta en se mettant enfin debout sur ses deux pattes arrières et se mit à osciller. Cela allait très bien avec la musique zen.
- Ecoute, l’ami, je veux pas te décevoir, mais je me sens pas très bien, là…
- Première question : est-ce que tu es blanc avec des tâches noires ou noir avec des tâches blanches ?
- Oh, c’est compliqué… Faut que réfléchisse… file-moi ton numéro et je te rappelle…
- Mauvaise réponse, Ping !
Il put parer de justesse le premier coup au visage que lui donna Bruce, mais pas le deuxième. Titubant, les deux pattes devant la bouche, il se mit à reculer au fur et à mesure que Bruce avançait, feintant ses coups du mieux qu’il pouvait.
- Tu es à ma merci, maintenant ! s’écria le journaliste lorsqu’il l’accula au mur.
Ping secoua la tête.
- Euh, non pas vraiment : j’avais juste besoin d’un appui solide, parce qu’il va y avoir un sacré recul, dit-il d’une voix étouffée.
- Un recul pour quoi ?
Au même moment, un formidable jet de vomissure sous pression le propulsa à travers le chaussée et le plaqua contre le bâtiment opposé. Tandis que son cri de rage et de dégoût s’éteignait dans un gargouillis répugnant, Ping se laissa tomber sur le sol et perdit connaissance. Peut-être ne s’était-il pas vraiment évanoui, car il vit comme dans un rêve que quelqu’un s’approchait de lui et le chargeait sur épaule. Comme il roulait constamment, la silhouette le chargea sur son dos. Là non plus, ça ne devait pas trop l’arranger car elle finit par le reposer par terre, pendre une poubelle à roulette dans le voisinage et le jeter dedans. Bercé par la poussée lente et les efforts bruyants de l'âme charitable, Ping finit par ne plus rien percevoir.
Les textes publiés sur ce blog sont de ma création. Bien entendu, toute ressemblance avec d'autres fictions, des faits ou des personnes réelles est tout à fait fortuite.